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26 février 2008 2 26 /02 /février /2008 14:07

Le thème biblique de " Moïse sauvé des eaux " est un sujet traité dans la peinture européenne dès le Moyen Age - bien qu'il ne soit pas à l'époque médiévale l'un des thèmes favoris concernant les épisodes de la vie de ce prophète. Un thème dont l'évolution dans le traitement est révélatrice de la perception et de la connaissance de l'Egypte, de ce qui est jugé " égyptien ". Il est intéressant, à travers un choix de peintres, d'observer cette évolution jusqu'au début du XXe s.



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Au XVIe s. , pour l'essentiel, l'épisode de la fille de Pharaon trouvant Moïse sur les eaux du Nil est représenté sans aucune allusion réelle à l'Egypte. Chez Bonifacio Veronese (1487-1553) aussi bien que chez Paulo Veronese (1528-1588) , la scène est totalement transposée dans un contexte contemporain du peintre et ne sert que de prétexte à une scène de genre. Cependant, les premiers voyageurs ont déjà permis de faire circuler des gravures issues de leurs périples en Egypte. Et certains peintres, comme Nicolo dell' Abate (1510-1571), transposent la scène à leur époque, ou teintée de modèle grec,  mais en introduisant quelques éléments évoquant l'Egypte : chez dell' Abate, c'est la pyramide, qui sera un incontournable de l'évocation de l'Egypte antique - et reste d'ailleurs encore dans l'esprit occidental l'un des symboles les plus marquants. A la transposition dans l'époque contemporaine du peintre peut déjà s'ajouter ou se juxtaposer une transposition dans l'Antiquité grecque, référence qui a marqué la Renaissance.


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Chez Bonifacio Veronese, au début du XVIe s. , l'épisode biblique n'est que le prétexte à une scène de genre bucolique peuplée de personnages de la Renaissance ; rien n'évoque l'Egypte antique. ("La Découverte de Moïse ", huile sur toile,  Pinacoteca di Brera, Milan)



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Même chose chez Paulo Veronese, qui conçoit sa composition dans un paysage italien, avec des personnages en costumes Renaissance. ( " La Découverte de Moïse ", vers 1570, huile sur toile, Kunsthistorisches Museum, Vienne)



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Seul Nicolo dell' Abate, qui transpose d'ailleurs la scène en contexte grec, introduit à travers les 4 pyramides de l'arrière-plan un élément égyptisant ; mais elles sont plus proches de la pyramide de Sestius à Rome que des pyramides égyptiennes. ( " La Découverte de Moïse ", huile sur toile, musée du Louvre, Paris).



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Au XVIIe s. , c'est la transposition dans l'Antiquité grecque qui prédomine, même si on y trouve encore des éléments contemporains. Les éléments égyptisants s'affirment dans le décor architectural essentiellement, et très souvent dans d'infimes détails de l'arrière-plan. Pyramide et obélisque en sont les éléments majeurs. Certains peintres continuent cependant à n'introduire aucun élément égyptisant.




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Orazio Gentileschi
(1563-1639), poursuivant la tradition de la Renaissance, transpose la scène à sa propre époque, en introduisant à gauche deux personnages grecs pour signifier la référence à l'Antiquité ; mais rien ne vient évoquer l'Egypte antique. ( " La Découverte de Moïse ", 1630-1633,  huile sur toile, musée du Prado, Madrid)



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Laurent de la Hyre
(1606-1656) peint quant à lui une scène de l'Antiquité grecque, toujours sans aucun élément égyptien. ( " La Découverte de Moïse ", vers 1647-1650, huile sur toile, Detroit Institut of Arts)



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Nicolas Poussin
, " Moïse enfant sauvé des eaux " (1647, huile sur toile, musée du Louvre, Paris) et détails.



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Nicolas Poussin
, " La Découverte de Moïse " (1651, huile sur toile, National Gallery, Londres) et détail.


Nicolas Poussin (1594-1665), que son goût classique pousse à placer la scène dans l'Antiquité grecque avec des réminiscences italianisantes, se distingue cependant en introduisant dans les multiples variantes qu'il peint sur ce thème le motif déjà rencontré de la pyramide et de l'obélisque, mais aussi deux autres éléments : le palmier, appelé à devenir caractéristique de l'évocation de l'Egypte, et le Nil sous forme de dieu fleuve gréco-romain appuyé sur un sphinx.


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Le dieu Nil appuyé sur son sphinx (en réalité une sphinge, par confusion avec les modèles gréco-romains, les seuls que Poussin connaisse), de haut en bas : sur la toile de 1647 sur la toile de 1651 et sur une toile représentant  " L'Exposition de Moïse " (1654, huile sur toile, Ashmolean Museum, Oxford), autre moment de l'histoire de Moïse où sa mère doit se résoudre à l'abandonner sur le fleuve.



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Chez Sébastien Bourdon (1616-1671), le sujet est traité à la grecque antique, avec de discrètes pyramides à l'arrière-plan et surtout les palmiers déjà rencontrés chez Poussin. ( " La Découverte de Moïse ",  vers 1650, huile sur toile, National Gallery of Art, Washington)



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Au XVIIIe s. , on en revient volontiers à la scène de genre transposée à l'époque du peintre, avec des éléments grecs ou égyptiants très discrets, et surtout les prémices du goût orientaliste. Ceci alors même qu'une mode " égyptienne " se développe à la faveur des premiers documents, avec des parcs ornés d'obélisques et autres pyramides factices.
 



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Jean-François de Troy
(1679-1752) choisit l'épisode de l'abandon de Moïse par sa mère, insistant sur l'aspect dramatique et le transposant dans un contexte grec. Seule une discrète pyramide à l'arrière-plan évoque l'Egypte. ( " Moïse déposé sur le Nil ", début XVIIIe s. , huile sur toile, coll. part.)



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Chez William Hogarth (1637-1764), c'est un mélange de transposition contemporaine de l'artiste et d'orientalisme, avec des personnages chez lesquels ces éléments sont plus ou moins affirmés. Le tout prend place dans une architecture classique inspirée de l'antique. La fille de Pharaon a tout d'une odalisque ottomane. Les allusions à l'Egypte antique sont discrètes, mais témoignent de la première égyptomanie antérieure à l'Expédition de Bonaparte. A côté des traditionnelles pyramides de l'arrière-plan, on distingue aux pieds de la fille de Pharaon un personnage ailé coiffé du némès (étrange mélange de modèle gréco-romain et d'art égyptien) ainsi qu'un petit crocodile. ( " Moïse amené à la fille de Pharaon ", 1746, huile sur toile, Londres)



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Cet orientalisme se retrouve chez Giambattista Tiepolo (1696-1770), mais teinté d'un mélange de référence grecque et de personnages en costumes de la Renaissance tardive. Il avait déjà traité d'une façon assez similaire les fresques de la " Vie de Cléopâtre " pour le palazzo Labia, à Venise, en 1746. Le seul élément susceptible d'évoquer véritablement l'Egypte, bien ténu, est fourni par le paysage d'arrière-plan, à droite, avec ses palmiers. ( " La Découverte de Moïse ", vers 1750, huile sur toile, National Gallery of Scotland, Edinburgh) 




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Il faut attendre, pour trouver une véritable atmosphère "égyptienne" , la grande vague égyptomaniaque du XIXe s. et du début du XXe s. , qui va s'emparer à nouveau du vieux thème et s'en servir pour évoquer l'Egypte ancienne. Désormais, la scène est défintivement libérée de son sens religieux, comme cela s'était amorcé dans les siècles précédents, et c'est la reconstitution historique qui forme le véritable sujet du tableau. Avec le développement de l'égyptologie, des campagnes de fouilles et des premiers musées, mais aussi les voyages dont la mode est lancée dès le milieu du XIXe s. , les documents abondent et l'Egypte antique fascine. Dès lors, les artistes, introduisent des éléments "archéologiques" puisés dans les collections des musées ; ils s'inspirent des récits des voyageurs, et même des premières photographies.



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Frederick Goodall
, " La Découverte de Moïse " (1862, huile sur toile, coll. part.).



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Frederick Goodall
, " La Découverte de Moïse " (1885, huile sur toile, coll. part.).


Avec ses deux toiles peintes à une vingtaine d'années d'intervalle sur le même thème, le Britannique Frederick Goodall (1822-1904) montre bien le passage d'une tradition orientaliste teintée de référence égyptisante à une sorte de "réalisme archéologique" qui s'efforce de proposer une reconstitution. Dans la toile de 1862, le paysage garde une place prépondérante, avec les éléments traditionnels que sont les palmiers, obélique et pyramide ; les personnages sont coiffés de némès, mais ils gardent une allure générale orientalisante. Au contraire, malgré des contresens qui seront fréquents durant cette vague égyptomaniaque, la toile de 1885 multiplie les éléments qui veulent se rapprocher le plus possible d'une reconstitution de l'Egypte antique, jusqu'à ce qu'on pourrait appeler une citation picturale d'oeuvres égyptiennes authentiques : le colosse sur la droite évoque étrangement la célèbre statue de Khephren découverte par Auguste Mariette en 1860 et qui faisait déjà partie des collections du premier musée du Caire ; le pylône du fond n'est autre que celui du temple d'Isis à Philae, dont les figures sont reproduites avec un souci d'exactitude. On retrouve également un siège égyptien, l'ibis sacré, des hiéroglyphes détaillés et les palmiers eux-mêmes sont plus proches de ceux que l'on voit en Egypte.



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Ce même usage de la citation se retrouve chez Gustave Moreau (1826-1898), noyé dans son goût du décor tout symboliste et pourtant d'une réalité surprenante. On reconnaît ainsi, de haut en bas sur les figures de détails :  le grand Sphinx de Gizeh, que Moreau a coiffé d'une fleur de lotus ; le pilier héraldique au lotus de Thoutmosis III à Karnak ; l'un des colosses de Ramsès II à Abu Simbel et une portion de colonnade de Philae ; les colonnes du temple de Kom Ombo. ( " Le jeune Moïse ", 1878, huile sur toile, Cambridge).


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Edwin Long
(1829-1891) a lui ausi un souci de réalisme, mais introduit plus de fantaisie - les ibis sont par exemple remplacés par des flamands roses, ou les vêtements sont fantaisistes. Il ne s'agit pas chez lui de citation. Ses papyrus sont des papyrus du Nil, mais le détail "archéologique" le plus parlant vient du jeu de senet tenu par une servante à l'arrière-plan ; il apparaît comme placé dans la toile pour ajouter au réalisme. ( " La Fille de Pharaon - La Découverte de Moïse ", 1886, huile sur toile, Bristol Museum)



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Pour terminer, Lawrence Alma Tadema (1836-1912) a consacré au sujet une grande toile qui a fait sensation en son temps et est restée l'une de ses oeuvres les plus célèbres. Nous y reviendrons dans de prochains articles, mais il fait partie de ces peintres qui ont peint sur l'Egypte sans jamais y avoir mis les pieds ; si cela est vrai pour la plupart de ses toiles "égyptiennes", ce n'est pas le cas pour celle-ci : lorsqu'il l'a peinte, il s'était rendu en Egypte deux ans auparavant, ce qui est très sensible dans la représentation du paysage, qui évoque bien la Haute-Egypte. Le "réalisme archéologique" est chez lui très poussé, avec (de haut en bas pour les images de détails) :  les grands éventails garnis de plumes d'autruche, le diadème de la princesse et le sceptre nekhekh qu'elle tient, l'amphore sur son support de bois peint ; la coiffure ornée d'un lotus et les bijoux de la servante tenant la corbeille de l'enfant, le décor de lotus suspendus, la croix ankh pendant du couffin ; le piétement en patte de lion du siège, la tête royale peinte coiffée du némès, le repose-pieds orné de figures de captifs, la colonnette peinte et l'oeil oudjat de la litière. ( " La Découverte de Moïse ", 1904, huile sur toile, coll. part. )

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Horizons des Arts
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commentaires

Carlo Malané 22/01/2009 11:53

désolé de répondre encore plus tard , je viens seulement de remarquer votre réponse , j'essaie
de faire parvenir la photo sur votre blog :il faut avouer que je ne suis pas encore trop doué
pour ces exercices . Merci et à bientôt.
Carlo Malané

Kaaper Nefredkheperou 01/03/2009 16:18


C'est moi qui suis désolé de ne répondre que maintenant ; je vais vous contacter via le mail pour vous donner mon mail privé, ce sera plus facile pour vous d'envoyer la photo en pièce jointe.
Amitiés,
Kaaper


Carlo Malané 22/09/2008 22:30

j'ai une huile sur toile ancienne non signée
avec le même sujet, mais plus authentique :
palmier pyramides vêtements .
Comment est-ce-que je peux la montrer au responsable de l'article ?
Salutations
Carlo Malané

Kaaper Nefredkheperou 07/11/2008 07:08


Désolé de répondre si tard. Si la représentation est plus proche de la réalité "archéologique", il y a de grandes chances que ce soit au plus tôt une toile du XIXe s.
, dans l'esprit de l'orientalisme "archéologique" ; évidemment, il faut la voir pour pouvoir essayer de la placer dans un contexte. Pour me la montrer, il suffit de me faire parvenir une image
via le mail du blog - en cliquant sur le visage d'Akhenaton dans la colonne de droite, ou sur "contact" en bas de page ; cela m'intéresserait effectivement beaucoup.
Salutations amicales, Kaaper


soleil51:0010: 26/02/2008 16:22

Merci pour tes passages ! Tout va bien mais je suis encore un peu désorganisée.....cela va aller et bientôt, je pourrai de nouveau passer te lire régulièrement ! ! !! !
Mille bisous ! !
@nne marie

Kaaper Nefredkheperou 03/03/2008 23:10

Afwan ! Merci surtout à toi de trouver le temps de passer, ma fidèle Anne-Marie. Tu verras, ça va venir, le temps que tu prennes tes marques. Bon courage, yâ ukhtî. Mille bisous ! Kaaper

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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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