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27 août 2008 3 27 /08 /août /2008 07:47
 

Jean Léon Gérome, La Danse de l'Almée (1863, huile sur toile, Dayton Art Institute) : ce célèbre tableau, qui représente en réalité une ghazeyya comme nous le verrons, est représentatif de tous les fantasmes orientalistes du XIXe s., et l'incompréhension d'une culture.


Dans les récits des voyageurs à partir du XVIIIe s. apparaît une figure qui va fasciner l'Occident et susciter de nombreux fantasmes dans la vague orientalisante : la danseuse orientale. Très largement, cet aspect de la société et de la culture égyptiennes ne sera pas compris ; il fera l'objet de déformations, avec le concept de « danse du ventre » créé par les auteurs français et adapté en anglais par le terme de « bellydance » : pourtant, la danse était autre chose dans l'Egypte d'alors. Sulfureuses autant qu'adulées, marginales et accusées à tort ou à raison de pratiquer la prostitution, les danseuses égyptiennes, dont la renommée était grande dans le monde arabe, ont vu peu à peu leur univers réduit. D'abord, bien sûr, à cause de l'action des rigoristes religieux, qui ont à plusieurs reprises, et aujourd'hui encore, obtenu leur disgrâce ou leur rejet, comme exerçant un métier contraire à la morale. Mais pas seulement : la vision occidentale a elle aussi fortement pesé sur le devenir de la danse égyptienne, en particulier à travers les spectacles de cabaret et le cinéma, jusqu'à donner ce qu'il en demeure en général aujourd'hui : un spectacle lascif, parfois même vulgaire aux yeux des connaisseurs, souvent pratiqué par des étrangères de plus en plus dénudées et non plus par des danseuses égyptiennes.

 

A travers une série d'articles, nous évoquerons cet univers particulier de la danse orientale en Egypte, qui en est l'un des berceaux les plus brillants, à travers des aspects historiques essentiellement, mais aussi ses aspects sociaux et humains, son devenir aujourd'hui.  Ce thème nous amènera à déborder, à établir des passerelles entre nos rubriques. Par exemple, dans nos Horizons des Arts, nous verrons également comment la danseuse orientale devint un sujet érotique par excellence pour les peintres. 



 

Félix Bonfils, Almée ou danseuse égyptienne (1870, photographie albuminée) : véritable almée ? On peut en douter, et y voir plutôt l'une de ces mises en scène en vogue chez les photographes du XIXe s. Ce document photographique est néanmoins intéressant par son ancienneté.


D'abord, il faut nous accorder sur les termes. Nous adopterons le terme de « danse orientale », qui correspond le mieux à la notion arabe de « raqs esh-sharq » ou « raqs sharqi » (arabe رَقص شَرقي ). On trouve également le terme arabe de « raqs baladi » (arabe رَقص بلدي ) , d'où le terme de « baladi » souvent donné aujourd'hui à ces danses ; la nuance est très complexe, à vrai dire. Il semble que le « raqs sharqi » est considéré comme l'aspect classique de ces danses, alors que le « raqs baladi » est une forme plus populaire, moins savante. Une autre définition nous dit que le « raqs sharqi » est l'art de la danse pratiqué par les danseuses, alors que le « raqs baladi » serait pratiqué par tout un chacun. Mais certains affirment aussi que le « raqs sharqi » est une reconstruction moderne de traditions plus anciennes. On trouve enfin la notion de « raqs sha3bi » (arabe رقص شعبي , de   شعب« sha3b » = peuple, tribu), qu'on peut traduire par danse folklorique ou populaire.

 



Adrien Marie, Danse de l'almée Aïoucha au café égyptien de la rue du Caire (1889, gravure, Le Monde Illustré du 3 août 1889). L'orientalisme produit un engouement en Occident pour les danseuses orientales.


Pas question donc de « danse du ventre », notion occidentale qui ne reflète pas la réalité culturelle du pays. Lorsque les Egyptiens parlent de « hazz el-baTn » (arabe هزّ البطن , littéralement « remuer le ventre ») ou « hazz eS-Sadr » (arabe هزّ الصدر , littéralement « remuer la poitrine »), ce sont des termes péjoratifs, par lesquels ils désignent en particulier les mouvements des mauvaises danseuses . Qualifier la danse orientale de « danse du ventre » revient donc à la rapprocher de cette notion péjorative de « hazz el-baTn »... ce qui n'est pas toujours faux dans les spectacles médiocres souvent offerts aux touristes d'aujourd'hui. Comme pour beaucoup de traditions un moment interrompues, ou reprises par le « folklore » ou pire par l'industrie touristique, l'essentiel de cet art s'est semble-t-il perdu, même si un certain nombre d'artistes aujourd'hui cherchent à renouer avec la véritable tradition. De plus, l'engouement actuel en Occident pour la danse orientale, nous le verrons, apporte le meilleur comme le pire, et ajoute aux contresens tout en devenant un véritable « business »...

 




C'est dans les années 1930-1950 que s'est mise en place, pour un public surtout occidental, l'image de la danseuse égyptienne d'aujourd'hui, sous l'influence du cinéma et des spectacles de cabaret ;  en particulier cette tenue beaucoup plus dénudée qu'elle ne l'était à l'origine.



Je ne me lancerai pas dans la question des origines de la danse orientale, qui fait toujours l'objet d'âpres discussions entre spécialistes. En étant raisonnable et en s'appuyant sur les différentes données livrées par les uns et les autres, on peut cependant dire qu'il y a vraisemblablement une conjonction entre diverses origines et influences liées à l'histoire du pays, comme un substrat oriental de danses anciennes liées à la fertilité ;  des éléments persans, turcs et d'Asie centrale amenés dès le Moyen Age par les Mamlûk, avec sans doute une nouvelle vague sous la domination ottomane ; ou encore des éléments venus de traditions plus éloignées, comme les influences indo-persanes introduites au Moyen Age par des tribus rom comme les Nawar. Reste-t-il dans ces danses quelque chose des danses antiques ? Cela est fort possible, bien que la question soit très discutée concernant l'Antiquité égyptienne ; les réminiscences d'un vieux fonds méditerranéen oriental, avec des éléments grecs, semble moins invraisemblable.

 





Frederick A. Bridgman, Almée avec un policier arménien au Caire (huile sur toile, coll. part. ) : là encore, étant donné son costume et le contexte, il s'agit vraisemblablement d'une ghazeyya. Les orientalistes qualifient presque toujours indistinctement les danseuses qu'ils peignent d'almées, ce qui montre le décalage avec la réalité culturelle.



Historiquement, il est impossible de dire à quelle époque s'est formée cette tradition de la danse orientale telle qu'on en observe les vestiges aujourd'hui. Il est très vraisemblable qu'il ait déjà existé des danseuses à l'époque médiévale, en particulier sous les Mamlûk. Encore faudra-t-il distinguer entre la danse dans la sphère privée, au sein des cours et des harems, et la sphère publique, avec les spectacles en extérieur lors des fêtes. Mais on peut dire sans trop s'avancer que le grand essor des danses orientales eut lieu à l'époque ottomane. Il semble que la période comprise entre le XVIIIe s. et le premier tiers du XIXe s. constitue une sorte d'âge d'or, freiné ensuite par les interdictions du règne de Mohammed Aly.





David Roberts, Ghawazee du Caire (aquarelle) : David Roberts est l'un des rares à ne pas se tromper en identifiant ces danseuses comme des ghawazy ; elles portent ici le type de costume ancien caractéristique.

 


Mais entrons dans cet univers de la danse orientale égyptienne tout d'abord à travers ses acteurs. En effet, dès les époques anciennes, on distingue deux grands types de danseuses :


- les fameuses almées (forme française venant de l'arabe « 3alâma » = « savante ») qui ont tant fait fantasmer l'Occident à travers l'orientalisme, et ceci bien que vraisemblablement peu d'orientalistes en aient réellement vu : elles constituent en quelque sorte la caste supérieure, celle des danseuses lettrées pratiquant un art classique auprès de la haute société, un art de cour en quelque sorte en milieu clos.


- les ghawazy, danseuses plus populaires, appartenant le plus souvent à une ethnie non arabe, qui pratiquaient la danse en public et en extérieur.


Et il ne faut pas oublier non plus, ce qui peut nous étonner, les danseurs, introduits sous l'influence turque, les Köçekler, dont nous parlerons en marge de cette série puisqu'il s'agit surtout d'une tradition turque liée aux sultans ottomans. Il est néanmoins intéressant de constater que les quelques danseurs orientaux masculins d'aujourd'hui puisent leurs racines dans le passé, et ne sont pas seulement une nouvelle attraction pour touristes en mal de sensations.


Liste et liens des articles de la série :

- Les Ghawazy (1) - Origines, rôle et histoire
- Les Ghawazy (2) - Le costume ancien
- Cartes postales de l'Egypte d'autrefois : des Ghawazee en 1914 

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Masr - Egypte islamique & actuelle
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commentaires

norenz 09/12/2010 20:16


en tant que danseuse passionnée, cet article me touche au plus au point.
je ne pourrais jamais suffisamment remercier et admirer ce point de vue sur un art qu'enfin j'ai l'impression de découvrir.


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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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