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8 novembre 2008 6 08 /11 /novembre /2008 20:42

On connaît mal, malgré les quelques recherches sur le sujet, l'origine exacte de ces danseuses égyptiennes qu'on appelle les Ghawazy et leur histoire reste encore largement à écrire. A vrai dire, ce sont surtout les voyageurs européens qui en ont parlé beaucoup, car elles vont les fasciner et alimenter jusqu'à aujourd'hui le fantasme occidental de la danseuse orientale. C'est sans doute après avoir assisté à des spectacles de Ghawazy que les Européens ont développé la notion de « danse du ventre » et la plupart des danseuses représentées par les artistes, peintres puis photographes, sont des Ghawazy, même si la confusion est souvent faite avec les Almées. Dans les années 1970-1980, des personnes telles qu'Edwina Nearing ont mené des recherches sur les Ghawazy à partir des bribes d'une tradition déjà hélas en grande partie perdue.







Le terme Ghazeyya

Ghawazy est en fait le pluriel de Ghazeyya, qui serait de la même origine que le verbe ghaza ( غَزَا ) signifiant « faire une incursion, conquérir » 1. Les Ghawazy ont à ce nom une explication : elles seraient les « conquérantes des coeurs » ; mais il se peut aussi que ce terme signifie qu'elles aient été considérées comme des intruses, du fait qu'elles étaient souvent d'une ethnie différente de la majorité de la population, qu'elles étaient itinérantes ou encore par leur statut marginal.

Le terme de ghazeyya se double souvent en égyptien d'une connotation péjorative, comme nous le verrons dans l'article consacré à leur statut social, notamment du fait que certaines se livraient à la prostitution .







Nature et rôle

A l'origine, les Ghawazy sont des danseuses itinérantes qui se déplacent de ville en ville et de village en village, se produisant à l'occasion des fêtes locales ou privées. La plupart des auteurs pensent qu'elles appartenaient pour leur majorité à des minorités ethniques, et plus particulièrement à celles des Nawar 2 et Halabi 3, tribus roms installées en Egypte au Moyen Age. La plupart du temps, les groupes auxquels appartenaient les Ghawazy vivaient dans des campements nomades. Mais il semble qu'un certain nombre se soient sédentarisées dans les villes, notamment les Ghawazy les plus appréciées dont certaines pouvaient parvenir à s'enrichir jusqu'à acheter de confortables demeures. Tandis que les femmes pratiquaient la danse, les hommes de leur groupe ( appelés ghazy ) les accompagnaient en tant que musiciens. Elles intervenaient, seules ou en petits groupes, chez des particuliers pour des fêtes privées, comme les fêtes familiales, mais aussi pour distraire les hommes ; mais elles n'étaient en principe jamais admises dans les maisons de la haute société et les harems, domaine réservé des Almées4. Elles se produisaient également lors de spectacles de rue, en particulier lors des fêtes locales ( mooled ). En règle générale, la Ghazeyya cessait sa carrière de danseuse à partir du moment où elle se mariait ; mais certaines Ghawazy poursuivaient leur carrière, leur époux les accompagnant en tant que musicien. Même s'il arrivait parfois que des Ghawazy épousent des citadins, la plupart des mariages avaient lieu au sein de leur ethnie. La transmission de l'art de la danse se faisait de mère en fille.








Eléments d'histoire  

Certaines traditions font remonter les origines des Ghawazy à l'Antiquité, mais l'hypothèse la plus communément admise est que la plupart soient issues de la migration des Roms de dialecte Domari, les Nawar et Halabi. Il est également possible que les Mamluks aient introduit dans leur sillage des danseuses venues de Perse ou d'Asie Centrale ; ou encore qu'elles soient arrivées plus tard encore avec les conquérants ottomans, au XVIe s. 5  Il apparaît à travers les écrits du XVIIIe s. , époque à laquelle elles émergent véritablement de l'ombre, qu'elles étaient alors relativement bien acceptées dans la société égyptienne ; malgré cette ambiguïté permanente que leur conférait leur statut marginal et le fait qu'elles bousculent les interdits moraux et religieux 6. On en trouve à cette époque semble-t-il dans toute l'Egypte, aussi bien en Haute- et Basse-Egypte qu'au Caire, dans les villages et les bourgs aussi bien que dans les grandes villes. Sous Mohammed Ali, en 1834, les religieux, qui leur reprochent leur immoralité, obtiennent que les Ghawazy soient chassées du Caire ; beaucoup trouveront alors refuge en Moyenne- et Haute-Egypte, principalement dans la région de Qena, Esna7 et Louqsor, où se trouvaient à la fin du XXe s. celles qu'on considère comme les dernières véritables Ghawazy. Certaines reviendront plus tard dans la capitale égyptienne après la levée de l'interdiction, dans les années 1860, mais désormais une page semble tournée et la tradition en partie rompue. Cet exil forcé des Ghawazy au XIXe s. est à l'origine de l'idée de danseuse rurale ou provinciale. Aujourd'hui, on s'accorde en général à dire que l'art des Ghawazy s'est quasiment éteint, laissant place à une forme moderne de raqs sharqi née au XXe s.







Notes :

1- Ce verbe arabe est d'ailleurs à l'origine, à travers le nom dérivé " ghazwa ", du mot français " razzia ".
2- En arabe, on appelle Nooriنوريّ , pluriel Nawar نَوَر  ) les Roms de dialecte Domari installés au Mashreq. Partis d'Inde, les Roms se sont d'abord rendus par l'Afghanistan en Perse et en Anatolie ; une partie se sont dirigés ensuite vers l'Europe, tandis que les ancêtres des Nawar gagnaient le Mashreq entre le XIe et le XIVe s. Les Nawar ont adopté l'Islam et leur dialecte a intégré de nombreux mots arabes ; aujourd'hui, ils sont encore nombreux en Syrie, au Liban, en Palestine et en Egypte, où leur nombre est estimé à 250 000.
3- Nom également donné à une ethnie rom du Mashreq.
4- Depuis toujours, et aujourd'hui encore, la société égyptienne est strictement hiérarchisée.
5- La réalité historique est vraisemblablement un mélange de toutes ces hypothèses.
6- En particulier par le fait qu'elles apparaissaient en public non voilées et la poitrine largement découverte
7- C'est d'ailleurs à Esnah que Du Camp et Flaubert rendront visite en 1850 à la danseuse Koutchouk Hanem, une Ghazeyya qui se produisait pour les touristes de passage et dont Du Camp dit qu'elle était d'origine syrienne, et ancienne maîtresse d'Abbas Pacha.
 

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Masr - Egypte islamique & actuelle
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