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24 février 2009 2 24 /02 /février /2009 17:13

Nicolas Fouquet, esthète, mécène et collectionneur... mais aussi l'un des premiers grands personnages français à posséder des antiquités égyptiennes.


Le lien, me direz-vous, entre Jean de La Fontaine, Nicolas Fouquet et l'Egypte ? Deux sarcophages égyptiens qui ont appartenu aux collections du fastueux surintendant, évoqués dans les vers d'une épître adressée par La Fontaine à son protecteur, que voici.


Jean de La Fontaine, protégé de Fouquet, qui n'a pas écrit que les fameuses Fables...



« (...)
J'attendrai fort paisiblement
En ce superbe appartement
Où l'on a fait d'étrange terre1
Depuis peu, venir à grand' erre
(Non sans travail et quelques frais)
Des rois Céphrim et Kiopès2
Le cercueil, la tombe ou la bière :
Pour les rois, ils sont en poussière.
C'est là que j'en voulois venir.
Il me fallut entretenir
Avec ces monuments antiques,
Pendant qu'aux affaires publiques
Vous donniez tout votre loisir.
Certes j'y pris un grand plaisir.


Vous semble-t-il pas que l'image
D'un assez galant personnage
Sert à ces tombeaux d'ornement ?
Pour vous en parler franchement,
Je ne puis m'empêcher d'en rire.
Messire Orus3, me mis-je à dire,
Vous nous rendez tous ébahis :
Les enfants de votre pays
Ont, ce me semble, des bavettes
Que je trouve plaisamment faites.
On m'eût expliqué tout cela ;
Mais il fallut partir de là
Sans entendre l'allégorie.


Je quittai donc la galerie,
Fort content, parmi mon chagrin,
De Kiopès et de Céphrim,
D'Orus et de tout son lignage,
Et de maint autre personnage.
Puissent ceux d'Egypte en ces lieux,
Fussent-ils rois, fussent-ils dieux,
Sans violence et sans contrainte,
Se reposer dessus leur plinthe
Jusques au bout du genre humain !
Ils ont fait assez de chemin
Pour des personnes de leur taille.4


Et vous, seigneur, pour qui travaille
Le temps qui peut tout consumer,
Vous, que s'efforce de charmer
L'antiquité qu'on idolâtre,
Pour qui le dieu de Cléopâtre,
Sous nos murs enfin abordé,
Vient de Memphis5 à Saint-Mandé,
Puissiez-vous voir ces belles choses
Pendant mille moissons de roses !
Mille moissons, c'est un peu trop ;
Car nos ans s'en vont au galop,
Jamais à petites journées.
Hélas! les belles destinées
Ne devroient aller que le pas.
Mais quoi ! Le ciel ne le veut pas.
Toute âme illustre s'en console,
Et pendant que l'âge s'envole
Tâche d'acquérir un renom
Qui fait encore vivre le nom
Quand le héros n'est plus que cendre.
Témoin celui qu'eut Alexandre,
Et celui du fils d'Osiris,
Qui va revivre dans Paris. »


(Epître IV, à M. Fouquet, 1659 - in Oeuvres de La Fontaine, vol. 5, éd. E.-A. Lequien, Paris, 1824, pp. 9-14)




Ces sarcophages égyptiens sont arrivés en France le 4 septembre 1632, transportés depuis la Thébaïde au Caire et à Alexandrie, achetés par un marchand français puis envoyés à Marseille à grands frais. Seuls les couvercles ont été emmenés en France. Selon les informations fournies par les auteurs qui les ont vus, il s'agit de sarcophages de pierre d'environ 2m de haut ;le poids de chacun est estimé à 300 kg. L'un était en basalte noir, l'autre en calcaire blanchâtre.


Inscriptions relevées par Le Royer de la Sauvagère sur l'un des sarcophages au XVIIIe s.


Ils furent achetés par Nicolas Fouquet (1615-1680), surintendant des Finances, pour sa propriété de St-Mandé6. Fouquet compte ainsi parmi les premiers grands personnages français à avoir des antiquités égyptiennes. Des savants s'y intéressèrent, comme le père Athanase Kircher (1602-1680), à leur arrivée à Marseille, puis le voyageur Jean de Thévenot (1633-1667) , qui les vit à St-Mandé ; tous deux les ont mentionnés dans leurs ouvrages7. On en trouve aussi mention dans l'Epître de La Fontaine et dans une Ode au Sarcophage8. Fouquet les fera plus tard transporter au château de Vaux, où Melle de Scudéry raconte qu'il aurait fait construire pour eux dans le parc deux petites pyramides9.


Après Fouquet, les sarcophages ont appartenu un temps au célèbre André Le Nôtre, qui faisait partie de l'entourage du surintendant.


Après la mort de Fouquet, les sarcophages appartiennent à Le Nôtre (1613-1700) 10, contrôleur des Bâtiments du Roi ; puis celui-ci les offrit à Louis Bernin de Valentinay, contrôleur général de la Maison du Roi, qui les plaça sur la terrasse de son château d'Ussé11, où ils restèrent jusqu'en 1807. Le propriétaire d'alors les fit transporter à Paris. En 1843, un certain Bonnardot prétend avoir retrouvé les sarcophages ayant appartenu à Fouquet dans l'ancienne abbaye de Longchamp, mais se trompe en disant que le surintendant en aurait fait don à l'abbaye avant sa disgrâce. Ils ont été mis en vente en 1844.


Le père jésuite Athanase Kircher, qui fut le premier à observer et décrire les deux sarcophages égyptiens ayant appartenu à Fouquet.

Leur description la plus ancienne se trouve dans l'ouvrage du père Kircher, Oedipi Aegyptiaci theatrum hieroglyphum12 . « (...) étant à Marseille en 1632, il y vit deux grandes statues qu'un marchand de cette ville avait rapportées d'Egypte ; qu'il les fit dessiner, et que le père jésuite L. Brusset lui fit parvenir quelque temps après à Avignon ce dessin accompagné d'une relation historique. (...) elles avaient été trouvées dans la province de Saïd 13, non loin de la Mer Rouge, dans une pyramide, dont un des côtés s'était ouvert, transportées au Caire, malgré les difficultés d'un voyage de soixante jours, et, de cette ville, à Alexandrie par le Nil ; que le vaisseau qui les conduisait à Marseille, ayant fait relâche à Gênes, le prince Doria les avait visitées, et en avait offert une somme considérable. » Le père Kircher croit que ces statues représentent Serapis. Il consacre plusieurs pages à l'interprétation des hiéroglyphes dont elles sont couvertes.


Les deux sarcophages sont restés jusqu'en 1807 dans un niche aménagée pour eux sur la terrasse du château d'Ussé.


On trouve également une description détaillée dans le Recueil d'antiquités dans les Gaules14 de Félix Le Royer de la Sauvagère (1707-1782). Il les avait vues au château d'Ussé. Il leur consacre un long chapitre, reprend les renseignements donnés par le père Kircher et le père Brusset, et note que le voyageur Thévenot était allé les voir chez Fouquet à St-Mandé et qu'ils avaient suscité son admiration. L'ouvrage de La Sauvagère présente plusieurs planches gravées représentant différentes faces de l'un de ces sarcophages, avec un relevé précis des hiéroglyphes, ainsi qu'une lettre de Court de Gebelin à leur sujet.




Jean de Thevenot, ici vêtu à l'orientale sur une gravure en tête de son ouvrage, est venu à St-Mandé voir les sarcophages de Fouquet.


Notes :

1- D'un pays étranger.
2- Céphrim et Kiopès : Khephren et Kheops, dont bien évidemment ce ne sont pas les sarcophages, mais qui pour le poète sont représentatifs de l'Egypte antique. N'oublions pas que les pyramides de Gizeh sont déjà un incontournable des voyages en Egypte à cette époque ; et visiblement le marchand avait dit à Fouquet que les sarcophages provenaient d'une pyramide.
3- Orus : le dieu égyptien Horus.
4- Allusion aux difficultés de leur transport.
5- La Fontaine fait erreur, puisqu'en fait ils viennent de Thèbes. La connaissance de l'Egypte reste alors certes très floue, mais on savait que ces sarcophages venaient de Thébaïde. La Fontaine a voulu jouer sur les sonorités entre les noms Memphis et St-Mandé.
6- St-Mandé, près de Paris, était l'une des nombreuses propriétés de Fouquet, achetée en 1654 à Catherine de Beauvais, de l'entourage d'Anne d'Autriche. Fouquet avait fait rebâtir la demeure, entourée de jardins peut-être déjà confiés à Le Nôtre. Dans cette luxueuse demeure qui préfigurait ce que serait le château de Vaux-le-Vicomte, le surintendant recevait les grands de la cour et ses amis artistes et intellectuels, y tenant salon selon le goût du jour. Après son arrestation, en 1661, le domaine est saisi, et il sera vendu en 1705 à une communauté religieuse.
7- Pour Thevenot, voir à la page 251 de l'édition de 1674 des Voyages ; pour les autres, voir les notes ci-dessous.
8- Que je n'ai malheureusement pas encore pu vous retrouver.
9- Bien que Le Royer de la Sauvagère prétende qu'ils restèrent à St-Mandé jusqu'à la mort de Fouquet, en 1680.
10- Ce qui n'a rien d'étonnant puisque Le Nôtre faisait partie de l'entourage de Fouquet avant d'entrer au Service de Louis XIV.
11- Près de Chinon, en Indre-et-Loire. 
12- Syntagma XVI, de penatibus, laribus et separibus, tome III folio 477 cap. 2.
13- Nom égyptien de la Haute-Egypte.
14- Paris, édition de 1770, pp.329-377.

 

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Horizons franco-égyptiens
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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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