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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 16:46

Le sevrage forcé d'internet le temps de mon déménagement a eu au moins un aspect positif : celui de me faire redécouvrir le plaisir de la lecture, en particulier le soir avant de dormir. Et parmi les livres que j'en ai profité pour lire durant cette période, je voudrais commencer par vous recommander un autre ouvrage de Naguib Mahfouz.


La première édition française chez Denoël (1989, traduction de France Douvier Meyer).



La Chanson des gueux, intitulé à l'origine en arabe MalHamat al-Harâfîsh1ملحمة الحرافيش ) , a été publié pour la première fois au Caire en 1977 mais n'a été traduit en français qu'en 1986 ; comme dans Récits de notre quartier, que nous avions rencontré dans un précédent article, Mahfouz choisit ici de nous parler du Caire de son enfance. A travers l'histoire de la dynastie familiale des an-Nagi, on suit la vie d'un quartier populaire de la capitale égyptienne, avec ses coutumes, ses traditions parfois déroutantes, ses personnages hauts en couleur. Car il ne s'agit pas seulement d'une saga familiale ; celle-ci n'est qu'un prétexte pour faire revivre Le Caire de la fin du XIXe s. et du début du XXe s., et nous faire entrer au coeur de la culture et des mentalités égyptiennes, au-delà des apparences.


Les Harâfîsh, en égyptien, ce sont les plus démunis de la société égyptienne, les petits métiers, ceux qui vivent de petits boulots ou n'ont ni toit ni travail. La traduction française par  " gueux  " est donc forcément réductrice2, mais il est toujours difficile de trouver un équivalent pour des termes qui n'en ont pas dans notre langue. Dans  Le Caire populaire de l'époque, chaque quartier est dirigé par un " clan " et ce sont les foutouwat, les chefs de clan, qui en assurent la protection, avec l'accord tacite des autorités3. Le chef de clan, c'est celui qui remporte une sorte de combat rituel, comme cela apparaît au cours du roman, ou celui qui est reconnu par tous pour sa force ou sa sagesse. Il doit trouver l'équilibre entre l'adhésion des notables et l'aide aux Harâfîsh. Libre à lui de se mettre au service des plus démunis, ou d'user de son pouvoir pour devenir lui-même un notable... A charge pour lui de défendre les intérêts du quartier, quitte à se battre contre les chefs de clan des quartiers voisins...



Les éditions dans la collection folio, chez Gallimard (1992, et la dernière réédition en 2007, traduction de France Douvier Meyer relue par Selma Fakhry Fourcassié et Bernard Wallet).


L'histoire commence avec Ashur, un enfant abandonné devant la tekkiyya, où habitent les mystérieux derviches dont on n'entend que les chants4. Rien ne le prédispose au destin qui sera le sien quand il est adopté par le sheykh Ufra Zaydan et son épouse Sakina, dans le quartier d'el-Husayn, à l'orée de la Cité des Morts... Par les hasards de la vie, celui qui était un orphelin anonyme deviendra chef de clan du quartier et sera considéré comme un saint homme. Il reçoit le surnom d'an-Nagi5, que garderont ses descendants, dont on suit le destin à travers le roman. Dix livres6, ou chapitres, palpitants, chacun consacré à une génération des an-Nagi.


C'est toute la complexité de la société égyptienne traditionnelle que La Chanson des gueux nous permet d'approcher, avec ses contrastes qui parfois surprennent notre méconnaissance occidentale, sa hiérarchisation et ses rapports sociaux qui souvent nous échappent. Naguib Mahfouz évoque avec sa poésie coutumière, qui fait regretter de ne pouvoir goûter le roman dans sa langue d'origine, le quotidien d'une ruelle et de ses habitants : les marchands qui font figure de notables, le sheykh du quartier et celui de la zawiya7 fondée par Ashur, le tenancier du tripot, les divers petits métiers ; les femmes ne sont pas en reste, avec des caractères étonnants souvent très éloignés de l'image de l'Egyptienne soumise.


Sans doute pas le plus connu des romans de Naguib Mahfouz, mais si prenant qu'on le lit d'une traite, qu'on a du mal à s'en détacher. Les inconditionnels de Mahfouz y retrouveront l'excellence de son style et son sens du récit, mais aussi de la justesse des dialogues ; les amoureux de l'Egypte et du Caire en découvriront des clefs et d'autres facettes. A lire absolument si ce n'est déjà fait. Vous le trouverez en diverses éditions, en particulier les éditions de poche indiquées dans l'article.


Difficile de choisir un extrait dans ce livre remarquable ; j'ai donc opté pour le premier paragraphe, qui je l'espère vous donnera envie de poursuivre le voyage :

" Dans l'ardente obscurité de l'aube, sur l'étroit sentier menant de la mort à la vie, à la lueur ténue des ultimes étoiles luisant au firmament, la nuit vibrant déjà de beaux et nébuleux cantiques, une complainte égrenait les souffrances et les joies promises au petit monde de notre ruelle. "


نجيب محفوظ    ـ     ملحمة الحرافيش


Notes :

1- Dans la littérature arabe, le terme " malHama " ( ملحمة ) désigne un récit épique mettant en scène des héros ; il y a donc dans le titre original quelque chose qui échappe forcément à la traduction, même si le choix de traduire par " chanson " fait bien entendu allusion à nos " chansons de geste " médiévales. En leur consacrant cette " malHama ", Mahfouz fait des Harâfîsh, ces gens modestes, des héros dignes des anciennes épopées.
2- Dans les traductions en anglais, le titre retenu est d'ailleurs The Harafish. En français, on a préféré recourir au contraste entre " chanson ", dans le sens de " chanson de geste ", et " gueux " selon le même registre de vocabulaire à référence historique.
3- Cela apparaît dans le récit en particulier avec le personnage du policier.
4- Comme souvent chez Mahfouz, la tekiyya est pour ainsi dire un personnage, ne serait-ce qu'en tant que lieu où l'histoire a commencé. 
5- Le Victorieux.
6- Reprenant à travers cette forme la tradition du récit épique.
7- Petit lieu de culte lié au soufisme.

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Horizons écrits
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commentaires

Tourouch 09/04/2010 13:36


Merci pour cet article bien informé. J'ai découvert personnellement un autre nom de petit métier grâce à une amie passionnée d'Égypte: il s'agit du مشحلاتي mišaḥlâty dont la fonction consiste à
rendre de petits services dans certaines administrations égyptiennes pour faire gagner du temps aux citoyens.
Avez-vous une idée de l'origine étymologique de ce terme?

D'avance merci.


Kaaper Nefredkheperou 24/04/2010 10:54



Heureux que l'article vous ait plu.


N'ayant rien trouvé de mon côté concernant le mišaḥlâty, et ne voulant pas me risquer à des explications hasardeuses, je vais poser la question à des amis arabophones.


Amitiés,


Kaaper



gene 31/03/2009 21:50

je ne connaissais pas , votre résumé a attiré ma curiosité , si je le trouve pas à la bibiothèque, je l'acheterai. bonne soirée.

Kaaper Nefredkheperou 07/04/2009 16:09


J'espère que vous prendrez beaucoup de plaisir à le lire ; n'hésitez pas à revenir nous dire ce que vous en avez pensé.
Bonne fin de journée, amitiés de Provence,
Kaaper


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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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