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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 16:00

A travers cet exemple d'ivoire byzantin, nous allons voir comment lire une oeuvre paléochrétienne. Ce n'est pas toujours aisé, car la disposition des scènes et leur identification peuvent à première vue nous dérouter. Pour commencer, nous allons faire connaissance avec ce diptyque et appréhender la façon de le lire. Par la suite, nous examinerons les différents éléments qui le composent et leur signification, ainsi que ce à quoi ils renvoient dans le contexte historique. Nous nous concentrerons dans cette série d'articles sur le recto, tout en évoquant des parallèles avec le verso.



Diptyque de Milan (sculpture sur ivoire, haut. 37cm sur largeur 28cm, 2e moitié du Ve s. ou tout début du VIe s. , Trésor de la cathédrale, Milan).


Vue d'ensemble du recto du diptyque de Milan, sur lequel se concentrera plus particulièrement la série d'articles.



Ce diptyque conservé dans le Trésor du Duomo de Milan est l'un des chefs-d'oeuvre de l'art de l'ivoire qui s'est développé en contexte byzantin1 à l'époque paléochrétienne. Il est formé de deux panneaux qui constituaient la reliure d'un évangéliaire. Ces panneaux sont façonnés sur le modèle des diptyques impériaux de Constantinople, c'est-à-dire formés chacun de l'assemblage de 5 plaques d'ivoire sculptées ; elles sont fixées au support par de petites chevilles d'ivoire et l'ensemble est entouré d'un cadre d'ivoire sculpté. Mais à la différence des diptyques impériaux, où le souverain occupe le registre central, ici il s'agit de thèmes religieux, en relation avec le livre auquel le diptyque servait d'ornement. Daté de la seconde moitié du Ve s. ou du début du VIe s., il est sans doute de fabrication italienne, peut-être de Ravenne. Son iconographie est extrêmement intéressante à plus d'un titre et révélatrice de la culture paléochrétienne. En particulier par l'emprunt de motifs de l'Antiquité païenne, le témoignage qu'il constitue dans le développement du culte marial, mais aussi par le mélange de références aux Evangiles canoniques et aux apocryphes.



Les cinq éléments qui composent une face du diptyque : un grand cadre central, deux plaques supérieure et inférieure occupant toute la largeur, et deux plaques latérales plus étroites.


Détail montrant les petites chevilles d'ivoire servant à fixer chacune des plaques au support de l'ensemble.



Un autre exemple de diptyque impérial : l'ivoire Barberini (sculpture sur ivoire
, haut. 34cm sur largeur 26cm, atelier de Constantinople, 1e moitié du VIe s. , Musée du Louvre, Paris).2


L'ivoire utilisé par les sculpteurs byzantins venait soit d'Afrique via Alexandrie, en Egypte, soit de l'Inde, comme on le voit ici au bas de l'ivoire Barberini.




L'Agneau nimbé, dans une couronne végétale perpétuant l'imago clipeata romaine, occupe le centre de la composition.


Au centre se dresse l'Agneau nimbé, dans une couronne de végétaux et de fruits3. Ce motif reprend le modèle antique de l' « imago clipeata », associée aux traditions funéraires romaines et reprise par l'art paléochrétien, en particulier dans le décor des sarcophages. La couronne funéraire se retrouve d'ailleurs aux angles des panneaux supérieur et inférieur, avec les images des évangélistes. L'Agneau est traité selon une technique différente, en orfèvrerie cloisonnée ornée de pierres semi-précieuses ; c'est également le cas pour la croix qui se trouve au même emplacement sur le verso. Il se détache, selon un type traditionnel en contexte impérial, sur une architecture avec des chapiteaux corinthiens soutenant une frise lisse et un entablement sculpté.



Les plaques supérieure et inférieure sont organisées sur le même modèle, formant un ensemble au niveau de la lecture.


Les scènes qui entourent l'Agneau central mêlent des épisodes de la vie de la Vierge et d'autres de celles de la vie du Christ. Le sens de lecture se fait depuis le centre ; au panneau supérieur, représentant la Nativité, répond d'abord le panneau inférieur, avec le massacre des Innocents4. En haut figurent les symboles des apôtres Matthieu ( l'ange, à gauche ) et Luc ( le taureau, à droite ), pourvus de trois paires d'ailes ; ce choix s'explique par le fait que ce sont les deux seuls à raconter la naissance de Jésus5. Dans le registre inférieur, on les retrouve non plus par leur symbole, mais figurés sous leurs traits humains6 : la signification place donc la Nativité dans la sphère céleste, divine, et le massacre dans la sphère terrestre. Entre ces deux scènes principales, un rapport de succession dans le temps, mais aussi une correspondance symbolique.




Lecture et correspondances des scènes des plaques latérales, superposées sur trois registres.



Viennent ensuite les scènes des plaques latérales, divisées en trois registres superposés, qui se lisent de haut en bas. Chaque registre est en rapport avec celui qui lui fait face dans l'autre plaque, donnant un sens de lecture de haut en bas et de gauche à droite : l'Annonciation près de la source (à gauche) et la Vierge au temple (à droite)7 , les rois mages avec l'étoile (à gauche) et Jésus parmi les docteurs (à droite), enfin le baptême du Christ (à gauche) et son entrée à Jérusalem (à droite). On peut regrouper ainsi par leur signification les registres successifs des plaques latérales, à lire deux à deux horizontalement : l'Annonciation (Vierge à la source et Vierge au temple), enfance de Jésus (les mages et les docteurs), le préambule au cycle de la Passion (baptême et entrée à Jérusalem).




Le sens de lecture de l'ensemble du recto du diptyque forme au-dessus de l'Agneau placé au centre le signe de croix, en relation avec l'usage du livre auquel il servait de reliure.


Vous remarquerez que ce sens de lecture forme le signe de la croix tel qu'il est en usage depuis le IVe s., dans le sens dans lequel le célébrant devait le faire au-dessus du livre saint.


Notes :

1- L'Italie est alors très influencée par l'art de Constantinople et s'inscrit dans la sphère culturelle byzantine.
2- Du nom du cardinal Francesco Barberini (1597-1679), auquel cette oeuvre fut offerte en 1625 par le savant provençal Nicolas Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) alors que le cardinal était légat du pape à Aix-en-Provence. Elle sera acquise par le Louvre à la fin du XIXe s.
3- Parmi lesquels on reconnaît des acanthes, des lauriers, des grenades, pommes, figues, pommes de pin, et au niveau de la tête de l'Agneau le motif chrétien des rinceaux de vigne chargés de raisin.
4- Seul l'évangile de Matthieu évoque cet épisode, selon lequel le roi Hérode, ayant entendu la rumeur de la naissance de Jésus, ordonne le massacre de tous les garçons en bas âge. C'est ce qui motivera la fuite en Egypte.
5- C'est pourquoi on les appelle parfois " évangiles de l'Enfance " ; ceux de Marc et Jean commencent avec le baptême du Christ. Les évangiles de Matthieu et Luc sont à l'origine des thèmes liés à l'enfance de Jésus dans l'art chrétien.
6- Très peu individualisés, sur les deux faces du diptyque.
7- Scènes qui sont, nous le verrons, liées à une version apocryphe de l'Annonciation.

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Horizons des Arts
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commentaires

monique marie 03/06/2009 01:24

Bonjour,
Je vous recommande la lecture du livre de vie de l'agneau - écrit par Emmanuel - Le prophète que Dieu promit à Moise.

Il est le bon berger, l'Unique et Véritable qui nous conduit à Dieu car il est la porte de notre salut.

www.lelivredevie.com

Bonne lecture
Monique Marie

Kaaper Nefredkheperou 12/06/2009 15:25



Bonjour et bienvenue,

Merci pour cette indication, je ne manquerai pas cette découverte que vous me proposez. Le symbolisme de l'Agneau est très intéressant.

Cordialement,

Kaaper



tifet 10/04/2009 09:05

Merci Kaaper de ns faire découvrir ces magnifiques diptyques en ivoire et de nous les expliquer, ce qui est dommage c'est qu'on ne sache pas qui est l'artiste qui en est l'auteur mais c'est souvent le cas......bonne journée à toi et bon we de Pâques à Toulon. Tifet

Kaaper Nefredkheperou 12/04/2009 11:39


'afwan, le plaisir est de partager
A cette époque, c'est vrai que l'artiste n'est pas encore individualisé ; il faut dire que ces ivoires, comme les peintures, étaient réalisés par un atelier.
Bon week-end de Pâques à toi aussi
Amitiés de Provence,
Kaaper


gene 09/04/2009 22:15

j'ai appris beaucoup de choses, je ne sais pas les lire et pourtant ça apprend beaucoup.

Kaaper Nefredkheperou 12/04/2009 11:36


Les oeuvres d'art nous attirent parfois d'instinct par leur seule beauté, et quand on a quelques clefs pour en comprendre le sens, on les apprécie d'autant plus. Beaucoup de détails sont
révélateurs, surtout dans les oeuvres anciennes. La difficulté avec l'art paléochrétien, c'est qu'il mélange éléments antiques et chrétiens, ainsi que des références à une culture aujourd'hui
disparue. Mais l'iconographie, quelle que soit la période, est toujours passionnante.
Amitiés de Provence,
Kaaper


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