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14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 21:08

Le Khanqâh de Farag ibn Barqooq au début du XXe s., vu depuis le sud (carte postale colorisée, Lehnert & Landrock, Le Caire, coll. Kaaper).


La célèbre Cité des Morts comprend un certain nombre de joyaux d'art et d'architecture islamiques qui sont ouverts aux visiteurs. Commençons par l'un des mausolées de la vaste nécropole musulmane du Caire, le Khanqâh1 du Sultan Barqooq, ou plus exactement du Sultan Farag ibn Barqooq. Ce khanqâh est un des monuments majeurs du Caire islamique et l'un des plus importants mausolées du cimetière Nord. Comme les mosquées, les mausolées du Caire comptent parmi les chefs-d'oeuvre de l'architecture islamique et il est dommage de ne pas aller en voir quelques-uns lors d'un séjour dans la capitale égyptienne. Je vous recommande vivement la visite de celui-ci, c'est une véritable merveille que l'on peut découvrir sans les habituelles hordes de touristes, ce qui n'est pas négligeable.



Le Khanqâh de Farag ibn Barqooq au début du XXe s., vue rapprochée depuis le sud (carte postale noir et blanc, Lehnert & Landrock, Le Caire, coll. Kaaper).


Le Khanqâh souvent appelé " de Barqooq ", premier sultan de la dynastie des Burgi Mamlûk2, fut en réalité construit par son fils, le sultan en-Nâser Farag ibn Barqooq3, de 1399 à 1411. Le nouveau sultan respectait ainsi le voeu de son père d'être inhumé près des mausolées sûfi du cimetière Nord du Caire. L'emplacement n'est pas anodin, puisque que ce complexe s'élève près du mausolée d'Anas, père de Barqooq, édifié en 1382. Barqooq est ainsi le premier Burgi Mamlûk à être enterré dans le désert près des tombeaux des sheykh sûfi.



Le sultan Farag ibn Barqooq connut à vrai dire un destin tragique : monté sur le trône à l'âge de 10 ans, il dut faire face à des complots des Mamlûk et des incursions étrangères qui menèrent à des révoltes en Syrie, où il sera finalement détrôné et assassiné à l'âge de 23 ans. Au cours d'un règne aussi agité, émaillé par les intrigues incessantes et les rivalités entre les émirs, et dans un laps de temps si court, il est extraordinaire qu'il soit malgré tout parvenu à édifier un monument aussi remarquable que celui-ci.


Plan général du complexe funéraire conservé, avec à l'est la salle de prière entre les deux mausolées et au sud-ouest l'entrée principale flanquée du sabil-kuttab.
 

Le complexe avait été conçu à l'origine comme devant être le centre d'une vaste zone résidentielle comprenant des espaces d'habitation, des cuisines, des bains, des boulangeries avec leur moulin à blé, un petit marché. En effet, les cimetières médiévaux en contexte musulman étaient souvent assortis de résidences, tant pour le confort des familles aisées rendant visite au tombeau de leurs ancêtres que pour l'hébergement d'étudiants et de Sûfi. Mais Farag ibn Barqooq mourut avant d'avoir pu réaliser ce grand projet.


Le khanqâh aurait été inauguré dès 1410 si on en croit l'historien médiéval el-Mazriqi, bien que la dernière inscription soit datée de 1411. Pas moins de 40 Sûfi y furent alors affectés et vivaient dans les zones d'habitation du complexe !



Les merveilleux vitraux ( ici dans l'un des mausolées ), réalisés selon la technique arabe : des morceaux de verre coloré dans un réseau de plâtre.

On trouve ici, ce qui est un cas unique, beaucoup d'éléments doubles : deux minarets, deux grands dômes, deux portails monumentaux et deux sabil-kuttab1, un à chaque extrémité de la grande façade. Le bâtiment est caractéristique du style Bahri, qui marque les débuts de la période Burgi Mamlûk ; l'un des éléments typiques est le caractère massif de l'ensemble. Bénéficiant d'un vaste espace libre et non contraints par la présence d'édifices antérieurs, les architectes ont pu développer une structure symétrique de très grandes dimensions. Ne s'appuyant contre aucun autre bâtiment, le khanqâh dispose ainsi de quatre façades intéressantes. Un premier portail situé dans l'angle sud-ouest donne accès à l'intérieur du complexe ; il s'ouvre près d'un premier sabil-kuttab situé à sa gauche. Un autre portail s'ouvre sur la façade nord, avec un second sabil-kuttab sur son côté ouest. Les deux portails sont différents dans leurs détails, mais tous deux comportent une voûte triconque à muqarna et le blason du fondateur dans un cercle. Sur le côté nord, près du portail, une série d'arcades reliait à l'origine l'ensemble avec le mausolée d'Anas, le père de Barqooq, fondateur de la dynastie : il s'agit donc bien d'un édifice destiné à asseoir la légitimité dynastique, qui avait été contestée à Farag par son frère cadet el-Mansoor 'Abd-el-'Azeez ibn Barqooq.


Le sabil-kuttab qui flanque l'entrée principale, à l'ouest : au rez-de-chaussée, la fontaine ; à l'étage, ouverte par des arcades, l'école coranique.
 

Tout autour du sommet de la façade court un bandeau d'inscriptions4. A chacune des extrémités de la façade est s'élèvent de grands dômes de pierre couvrant les deux mausolées ; au centre, un dôme plus petit en brique marque l'emplacement du miHrâb1. Les dômes des mausolées sont les plus grands et les plus anciens dômes de pierre mamlûk du Caire, avec un diamètre d'environ 14m ; seul le dôme de bois de l'Imâm Shafi'i dépasse de peu ces dimensions. Selon l'usage de cette époque, ils sont décorés à l'extérieur d'un motif de chevrons, ou zigs-zags, tandis que des cannelures ornent le dôme du miHrâb  .


L'un des deux minarets placés sur l'aile ouest du bâtiment.

Les deux minarets identiques s'élèvent au-dessus de la façade nord ; ils ont ceci de particulier qu'on passe du plan quadrangulaire de la base au plan circulaire des étages supérieurs sans l'habituelle transition octogonale. Ils rappellent en cela ceux de la mosquée de en-Nâser Mohammed (1318-1335), dans la Citadelle du Caire.
 

A l'intérieur, l'édifice se présente comme une mosquée à cour centrale entourée d'arcades reposant sur des piliers. Le sanctuaire est placé du côté est, flanqué par les mausolées couverts de leurs dômes. C'est la première mosquée de ce type à être associée à des espaces d'habitation. Habituellement, dans le cas de mosquées associées à une madrasa, on optait pour le plan à 4 îwân1, avec les logements des étudiants ouvrant à l'extérieur, côté rue - un bon exemple de ce type est la mosquée-madrasa du sultan Hasan (1356-1359). Dans les khanqâh, au contraire, les structures d'habitation sont tournées vers l'intérieur, pour renforcer l'isolement mystique des Sûfi. Cependant, un certain nombre d'espaces résidentiels de ce khanqâh ont des fenêtres sur l'extérieur, puisqu'ils donnaient à l'origine sur le désert et le cimetière environnant.


Des remplois de monuments antiques forment le seuil du corridor, sur lesquels on distingue : en haut, un cartouche royal ; en bas, la jambe d'un personnage.


Le corridor d'accès à la cour centrale, avec ses puits donnant lumière et air à ce passage, mais aussi aux pièces situées à l'étage.
 

En passant du vestibule dans le corridor menant à la cour, on franchit un seuil formé de blocs sculptés d'époque pharaonique ; symboliquement, cela signifie fouler aux pieds le paganisme. Les puits percés dans la voûte du long corridor permettent à la fois de laisser entrer la lumière et de fournir une circulation d'air. Il ne reste que quelques vestiges de la fontaine aux ablutions au centre de la cour. Aux quatre angles de la cour s'ouvrent des portes marquées par des redans et surmontées d'arcs aux voussoirs en zig-zag qui font penser à la madrasa de Barqooq. Des riwâq1 précèdent les cellules d'habitation ; le plafond surmontant les arcades est composé de petits dômes de brique rappelant des modèles syriens ou anatoliens. On gagne l'étage supérieur par un escalier placé dans l'angle nord-ouest de la cour. Des dépendances, telles que bains, moulin et cuisines, occupent le côté sud.


Une des portes placées dans les angles la cour, avec son arc orné d'un motif en zig-zag ; le jeu sur les assises de pierres de couleurs différentes est très caractéristique du style mamlûk.


Le superbe minbar de pierre polychromée et dorée érigé par le sultan Qayit Bay à la fin du XVe s.

 

Du point de vue décoratif, l'ensemble de la salle de prière est très sobre, ce qui pourrait indiquer que le décor n'a pas été achevé en raison des difficultés du règne. Seules les fenêtres du sanctuaire sont ornées de superbes vitraux de stuc et verre coloré. Le miHrâb est lisse, en pierre brute, flanqué de deux niches plus petites. Le minbar1 de pierre, avec ses panneaux sculptés de motifs géométriques et floraux imitant la sculpture sur bois, a été ajouté plus tard par le sultan Qayit Bay en 1483. On trouve enfin dans le sanctuaire une superbe dekka1 de bois, plate-forme courante à cette période.



Vue de la cour sur le mausolée des sultans au début du XXe s. (carte postale noir et blanc, Livadas & Coutsicos, Le Caire, coll. Kaaper)...


... et la vue actuelle sur une photo que j'ai prise lors d'une visite en 2006. De gauche à droite, on peut voir : l'une des portes des angles de la cour et le dôme du mausolée des sultans ; la salle de prière, avec au centre le petit dôme marquant l'emplacement du miHrâb, et en façade l'inscription dédicatoire ; sous l'arcade de celle-ci, la dekka. Au premier plan à gauche, les vestiges de la fontaine aux ablutions.



Le mausolée nord est destiné aux sultans, à Barqooq et à son fils et successeur Farag ; le mausolée sud abrite quant à lui les tombeaux des filles de Barqooq, Shiriz et Shakra, ainsi que ceux de leurs nourrices. Les entrées des deux mausolées sont garnies de mashrabeyyat1 de bois à motifs géométriques. Contrairement au reste du monument, les deux mausolées sont richement décorés de lambris de marbre. L'intérieur des coupoles est peint de motifs évoquant des décors de marbre ; ces coupoles reposent sur des pendentifs triangulaires sculptés de muqarna. Les parties hautes sont les plus décorées, selon une symbolique caractéristique de l'architecture religieuse de l'Egypte musulmane : le regard du visiteur est attiré vers le haut, donc vers le ciel...


La baie ouvrant depuis la salle de prière sur le mausolée des sultans, avec ses mashrabeyyat de bois sculpté et son arc orné.



Notes :

1- Pour les définitions des termes d'architecture islamique, vous pouvez vous reporter aux articles sur le vocabulaire des édifices religieux ou celui des tombeaux et édifices civils.
2- Sultan Barqooq : ez-Zahir Seyf ed-Deen Barqooq, fondateur de la dynastie des Burgi Mamlûk, régna de 1382 à 1399.
3- Sultan Farag ibn Barqooq : en-Nâser Zeyn ed-Deen Farag ibn Barqooq régna de 1399 à 1412, avec l'interruption en 1405 par l'usurpation de son frère el-Mansoor 'Abd-el-'Azeez ibn Barqooq.
4- appelé tiraz en architecture islamique.



Références :

- le site Archnet , sur lequel vous pourrez voir de nombreux clichés anciens et contemporains de détails du monument (angl.).
- un
article d'Ismail Abaza sur Touregypt (angl.).
- et dans l'excellent ouvrage d'Ernst J. Grube dir., Architecture of the Islamic World, éd. Thames & Hudson, Londres, 1987 (angl.).

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Masr - Egypte islamique & actuelle
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commentaires

Pier Paolo 27/08/2009 16:39

excuse-moi de t'avoir peut-être embêté avec cette question, mais j'ai trouvé des informations relatifs à ce personnage,merci quand même

Kaaper Nefredkheperou 04/09/2009 17:02


C'est moi qui suis désolé, tu ne m'as pas embêté du tout, bien au contraire, Beyt Kaaper est conçu pour cela ; pour tout te dire, j'ai eu des problèmes de connexion. Je suis heureux
que tu aies trouvé des informations sur ce personnage. Je vais aller découvrir ton site, et j'espère que tu nous parleras de cet émir et de ses monuments.
Cordialement,
Kaaper


Pier Paolo 27/08/2009 14:23

Bonjour,

Je cherche des informations sur un certain émir dénommé Qarasunqur qui a un mausolée au Caire (des photos de ce mausolée sont visibles sur Archnet) et je me suis dit que tu pourrais peut-être m'aider au vu des connaissances que tu as sur la période relative aux mamelouks.
Ton blog est vraiment très bien, je viens de le découvrir et je pense faire prochainement d'autres visites

Kaaper Nefredkheperou 04/09/2009 16:58


Bonjour, Pier Paolo, et désolé de te répondre si tard (quelques petits contretemps, grrrr ! ).
Je connaissais la mosquée de l'émir mamlûk Aqsunqur (dite "Mosquée Bleue"), s'agit-il du même monument ?
Heureux que ta promenade dans les Horizons t'ai plu, tu y seras toujours bienvenue.
Cordialement,
Kaaper


Tifet 15/05/2009 09:35

Merci Kaaper de ns faire visiter ce superbe mausolée, j'admire beaucoup le style mamlûk et ces faux marbres en plafonds, c'est splendide. Bon we à toi. Tifet

Kaaper Nefredkheperou 21/06/2009 09:18


Afwan. J'aime aussi beaucoup le style mamlûk, nous verrons d'autres merveilles du Caire mamlûk dans de prochains articles.
Bon dimanche !
Amitiés de Provence,
Kaaper


gene 14/05/2009 23:27

très beau monument et un commentaire très complet

Kaaper Nefredkheperou 21/06/2009 09:20


Allah yekhalliki. C'est effectivement un très beau monument qui fait partie de ceux qu'il faut prendre le temps d'aller voir lors d'un séjour au Caire.
Amitiés des rivages de Méditerranée,
Kaaper


Catlyna 14/05/2009 21:22

C'est toi qui as pris les photos ? J'aime beaucoup

Kaaper Nefredkheperou 21/06/2009 09:22


Oui, oui, ce sont des photos prises lors d'une visite en 2006.
C'est un endroit magnifique, où pour le coup il n'y a pas la cohue habituelle, ce qui permet de découvrir aussi la magie des lieux de façon sereine.
Gros bisous toulonnais,
Kaaper


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