Poursuivrons la lecture du Diptyque de Milan, qui avait été
présenté de façon générale dans un précédent article,
en examinant un certain nombre de détails renvoyant à des écrits apocryphes et non aux Evangiles canoniques1. Ils sont disséminés
dans différents panneaux du Diptyque.
Répartition des références des scènes
représentées au recto ( A : apocryphes ; L : Luc ; M : Matthieu ). Il semble y avoir une logique dans la répartition des scènes : la grande scène du haut est tirée de l'Evangile de Luc,
celle du bas de celui de Matthieu ; les scènes centrales des panneaux latéraux sont inspirées chacune par le récit de l'un des Apôtres ; et les scènes inférieures des panneaux
latéraux sont toutes deux inspirées de récits figurant chez les deux Apôtres. On remarque aussi que tout ce qui fait référence à la Vierge renvoie aux
apocryphes.
Nous avions vu précédemment que la présence des Evangélistes et de leurs symboles aux angles de la composition fait référence aux
Evangiles de Luc et Matthieu, les deux seuls à faire le récit de la Nativité et de l'Enfance de Jésus. Et effectivement, les
scènes représentées sur le recto du Diptyque proviennent de ces deux Evangiles : la Nativité ( Luc ), l'Annonciation (
Luc ), les Mages et l'étoile ( Matthieu ), Jésus et les docteurs ( Luc ), le Baptême de Jésus ( à la fois Luc et
Matthieu ), l'entrée à Jérusalem ( à la fois Luc et Matthieu ) et enfin le Massacre des Innocents ( Matthieu
).
Marie avec l'ange devant le Temple ; celui-ci
est représenté comme un temple romain, avec son podium et ses degrés, ses colonnes et son fronton triangulaire en façade, sa toiture de tuiles romaines. Marie a les bras ouverts en signe
d'acceptation, tandis que l'ange pointe du doigt une étoile dans le ciel dont nous reparlerons.
Dans cette perspective, une scène retient d'emblée l'attention : celle de Marie au Temple, qui forme la première scène du panneau latéral droit. Elle ne
figure pas dans les textes canoniques. En réalité, elle ne s'explique qu'à travers ces textes apocryphes qu'on appelle le Protévangile2 de
Jacques et l'Evangile du Pseudo-Matthieu. Selon ces deux textes, après sa conception miraculeuse, Marie avait été placée depuis
l'âge de trois ans dans le Temple, avant que son état d'adolescente n'amène à la placer auprès de Joseph3. Toujours selon ces textes, Marie fut chargée de
tisser le voile de pourpre du Temple. Nous avons donc dans la scène représentée ici deux éléments superposés4 : l'allusion au
fait que Marie ait grandi dans le Temple, dont elle a tissé le voile, et la rencontre avec l'ange de l'Annonciation.
Première partie de l'Annonciation, inspirée des apocryphes. Surprise alors qu'elle puise
de l'eau ( elle tient un vase dans la main gauche ), Marie agenouillée près de la source se retourne vers l'ange apparu derrière elle ; il lui adresse un geste de bénédiction.
L'Annonciation, justement, fait pendant à cette scène sur le panneau latéral gauche. Dans la version canonique de Luc, la rencontre a lieu dans la maison
de Joseph où se trouve alors Marie. Or ici, Marie est agenouillée devant une source jaillissant de la montagne, puisant de l'eau avec
le vase qu'elle tient à la main. Il s'agit de la version du récit décrite à la fois dans le Protévangile de Jacques (chap. 11-1) et dans
l'Evangile du Pseudo-Matthieu (chap. 9), qui divisent tous deux l'Annonciation en deux temps : la première rencontre avec
l'ange se fait alors que Marie puise de l'eau, la seconde dans sa maison alors qu'elle tisse le voile pour le Temple.
Les deux scènes supérieures des panneaux latéraux correspondent
donc à la division de l'Annonciation en deux temps, selon la version racontée dans les apocryphes. On voit ici comment seule la connaissance des textes anciens
permet de décrypter certaines représentations qui à première vue semblent énigmatiques.
Dans la scène de la Nativité, tout paraît au premier abord assez conforme au récit de Luc :
les personnages se trouvent à l'extérieur de l'hôtellerie où ils n'ont pu trouver de place, l'enfant est placé dans une crèche ( maçonnée et remplie de paille ). Mais en y regardant de plus près,
on y trouve des éléments issus des apocryphes : tandis que Joseph est identifié par la scie évoquant son métier de charpentier, Marie tient le voile qu'elle a tissé pour le Temple selon les
apocryphes. De plus, l'âne et le boeuf sont un motif repris de l'Evangile apocryphe du Pseudo-Matthieu...
Une
autre allusion aux apocryphes, plus discrète, se trouve dans la scène de la Nativité représentée dans le panneau supérieur. Si on examine le panneau, on y
retrouve ce qui est évoqué par l'Evangile canonique de Luc : n'ayant pas trouvé de place à l'intérieur de l'hôtellerie, Marie et Joseph placèrent le nouveau-né
dans une crèche5. Joseph est représenté avec devant lui la scie évoquant son métier de charpentier.
Marie, quant à elle, semble présenter un linge : il s'agit du voile qu'elle a tissé pour le Temple et qui rappelle son voeu de demeurer
vierge. C'est ici encore une allusion aux deux apocryphes, mais ce n'est pas la seule : l'âne et le boeuf, qui nous sont si familiers
dans les représentations de la Nativité, viennent en réalité du récit de l'Evangile du Pseudo-Matthieu (chap. 14).
Un mot sur les deux apocryphes en question.
Saint Jacques le Mineur ( huile sur toile de James Tissot, fin XIXe s.,
Musée de Brooklyn, NewYork ).
Le Protévangile de Jacques, attribué à Jacques le Mineur6, frère ou demi-frère de Jésus, remonte vraisemblablement au IIe s. et a pu
être composé en Egypte. Intitulé à l'origine « Nativité de Marie », il raconte en effet la conception et l'enfance de Marie,
ainsi que la conception et la naissance de Jésus. Il est définitivement condamné comme apocryphe dans le Décret de Gélase au VIe s. Pourtant, il
aura une grande influence sur l'art chrétien et dans le développement du culte marial. Le plus ancien exemplaire connu de ce texte est le
Papyrus Bodmer V, qui fut découvert en 1952 à Pabau7, en Egypte, principal monastère de l'ordre de St Pacôme.
L'Evangile du Pseudo-Matthieu s'inspire du précedent et daterait dans sa forme actuelle du VIe s., à partir d'éléments
antérieurs. Commençant avec la conception de Marie et se terminant avec la Fuite en Egypte, il témoigne d'une étape dans le développement du culte marial. Bien que
condamné lui aussi comme apocryphe, il aura également une grande influence sur l'iconographie chrétienne.
Pour terminer, comment expliquer la présence dans une oeuvre
telle que celle-ci d'allusions directes à des écrits non canoniques ? Dès la fin du IIe s. , on retient en principe comme
canoniques les quatre Evangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean. Mais le débat durera longtemps entre les différents courants du christianisme au
sujet des écrits à retenir ou non, le Concile de Laodicée, en 364, reviendra sur la liste des textes retenus comme canoniques et c'est précisément au VIe s. que
les choses semblent se fixer de façon quasiment définitive. Les textes canoniques sont en général très évasifs, alors que les apocryphes
fourmillent de détails, ce qui explique en partie leur faveur auprès des artistes et l'adoption de motifs, comme l'âne et le
boeuf de la Nativité, qui pourtant ne figurent pas dans les textes retenus comme authentiques.
Dans un prochain article, nous verrons comment cette oeuvre témoigne du développement du culte marial à l'époque paléochrétienne, au-delà de
l'influence des apocryphes.
Notes
:
1- Les textes canoniques sont ceux qui sont reconnus comme
authentiques par les Eglises d'Occident et d'Orient. Par opposition, on appelle apocryphes les textes dont l'authenticité est mise en doute par ces mêmes Eglises. Cette
distinction repose essentiellement sur la tradition, à laquelle se mêlent des considérations d'ordre historique ou politique. On ignore par exemple, en dehors de toute question de
croyance, quand et par qui les Evangiles canoniques ont été rédigés, entre le milieu du Ier s. au plus tôt et plus vraisemblablement la première moitié du IIe s. Certains écrits
considérés comme apocryphes sont donc aussi anciens que les textes retenus comme canoniques...
2 - Protévangile est le nom donné au XVIe s. pour signifier que ce
qui y est raconté se passe avant les événements dont le récit est fait dans les Evangiles canoniques.
3- La puberté entraînant une impureté rituelle. Il est très intéressant de noter au passage, à propos en particulier des mentions du Temple, qu'un certain nombre d'éléments montrant dans ces
récits une méconnaissance des traditions juives fait dire aux spécialistes qu'ils ont été écrits non dans un contexte judéo-chrétien, mais vraisemblablement dans celui de païens convertis au
christianisme.
4- Ce qui est très fréquent dans les représentations aussi bien paléochrétiennes que médiévales et peut parfois rendre l'interprétation
difficile.
5- C'est-à-dire une mangeoire.
6- Plus rarement, le texte est attribué à Jacques le Majeur.
7- Ou Phbôw en copte, aux environs de l'actuelle Dishna, en Moyenne-Egypte, entre Qena et Nag Hammadi ; cet important monastère égyptien fut fondé par st Pacôme vers 329.
Liens :
Pour ceux d'entre vous qui voudraient prendre connaissance des textes des deux apocryphes mentionnés dans l'article, voici des liens le Protévangile de Jacques et l'Evangile du Pseudo-Matthieu. Relativement courts, ils sont
extrêmement intéressants.
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