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18 novembre 2009 3 18 /11 /novembre /2009 12:00

Même si beaucoup ont été victimes de pillages dès l'Antiquité, de superbes bijoux égyptiens de toutes époques nous sont parvenus et permettent d'appréhender le degré de raffinement et de maîtrise technique atteint par l'orfèvrerie égyptienne. Les plus connus de ces bijoux sont sans conteste ceux du fameux trésor de Toutankhamon, ou encore ceux découverts à Tanis. Mais c'est un pectoral du Moyen Empire que j'ai préféré choisir pour cet article. Pour les anciens Egyptiens, les bijoux n'avaient pas seulement valeur de parure, même quand ils étaient destinés à être portés par les vivants ; ils répondaient à une fonction protectrice et utilisaient un répertoire de symboles non seulement dans leur iconographie, mais aussi dans le choix des couleurs.


Pectoral portant les noms de Sesostris II , découvert dans la tombe de la princesse Sathathor1 du complexe funéraire de Sesostris III à Dahshûr, lors des fouilles de J. de Morgan en 1894 ( Moyen Empire, XIIe Dynastie, XIXe s. av. JC ; or avec incrustations de pierres semi-précieuses : cornaline, turquoise, lapis-lazuli 2 ; hauteur : 4,9 cm ; Musée Egyptien du Caire ) .



Dans les manques, on peut voir la façon dont était réalisé le cloisonné par les joailliers égyptiens.

La technique utilisée pour la réalisation de ce bijou est la forme ancienne de cloisonné 3, que les orfèvres égyptiens ont porté à un haut degré de sophistication. Sur une plaque d'or qui était ajourée pour former le motif, on soudait de minces cloisons d'or dans lesquelles venaient s'incruster des éléments colorés : pierres semi-précieuses pour les bijoux les plus luxueux, mais aussi souvent ce matériau moins coûteux qu'on qualifie de " pâte de verre ".


On retrouve le motif de l'entablement du pectoral sur nombre d'édifices, comme ici sur le portail tardif du temple d'Edfou, encore rehaussé de polychromie.

Le motif du pectoral s'insère dans un cadre en forme de sanctuaire, comme c'est très souvent le cas pour ce type de bijou : l'entablement est plus étroit que la ligne de sol, et les pans latéraux sont donc inclinés comme les pylônes des temples. La frise de l'entablement alterne le rouge de la cornaline, le bleu profond du lapis-lazuli et le bleu plus clair de la turquoise ; sur les côtés, c'est une alternance entre lapis-lazuli et turquoise, et pour la ligne de sol cornaline et turquoise séparées par de fines bandes de lapis-lazuli.



La composition, équilibrée et élégante, s'organise de façon symétrique autour des noms royaux placés au centre. On trouve ici en effet deux des noms de la titulature4 de Sesostris II : son nom de couronnement placé dans un cartouche supporte son nom d'Horus d'Or. Le nom de couronnement de Sesostris II est Khâ-kheper-rê ( " la Manifestation de Rê apparaît " ) ; et son nom d'Horus d'Or est Hotep-netjerou ( " les dieux sont en paix " ).



Les noms royaux sont flanqués de chaque côté par un faucon portant la double couronne et juché sur le signe hiéroglyphique de l'or ( nebou ). Il s'agit bien entendu d'Horus, en tant que symbole royal : le roi régnant est l'incarnation d'Horus, l'Horus vivant. Mais le nom d'Horus d'Or, que nous avons vu au centre, était également précédé d'un faucon juché sur le hiéroglyphe de l'or : deux éléments se regroupent donc dans cette représentation. Derrière chacun des faucons se dresse un autre symbole royal, un cobra dont le corps en or ciselé vient s'enrouler autour du disque solaire. A la base du cou du cobra est suspendue une croix ankh, symbole de vie éternelle.


Ce collier a été découvert à Dahshûr, dans le complexe funéraire de Sesostris III, fils et successeur de Sesostris II. Il se trouvait dans la tombe de l'une des filles de Sesostris III, la princesse Sathathor, parmi d'autres bijoux ayant miraculeusement échappé aux pillards. Par son iconographie, le pectoral semble faire référence à la fonction royale de Sesostris.


Un autre pectoral, conservé au Metropolitan Museum de New York, porte lui aussi le nom de Sesostris II et présente une composition assez similaire. Il a pour sa part été retrouvé par Flinders Petrie en 1914 dans le complexe funéraire de Sesostris II, à el-Lahûn5 et provient de la tombe de la princesse Sathathor-Iounet, quant à elle fille de Sesostris II.


Pectoral portant le cartouche de Sesostris II ( Moyen Empire, XIIe Dynastie, XIXe s. av. JC ; tombe n°8 d'el-Lâhûn ; or avec incrustations de cornaline, feldspath, grenat, turquoise et lapis-lazuli ; hauteur : 4,5 cm, largeur : 8,3 cm ; Metropolitan Museum, New York ).


Ici, pas d'encadrement en forme de façade de temple, bien que le corps des faucons en suggère l'inclinaison. On retrouve en haut au centre le nom de couronnement de Sesostris II dans son cartouche, flanqué des faucons d'Horus et des cobras enroulés autour du disque solaire et tenant la croix ankh. Mais la composition est différente : les faucons reposent directement sur la ligne de sol et sont coiffés du disque solaire autour duquel s'enroule le corps du cobra ; celui-ci se dresse contre le cartouche et les bras de la croix ankh suspendue à son cou prennent appui sur le faucon et sur la base du cartouche. Le nom de Nesout-Bity du roi est associé non pas à son nom d'Horus d'Or, mais une représentation du dieu Heh6, surnommé le " génie des millions d'années " : en effet, en tant que hiéroglyphe, la figure de ce dieu aux bras levés signifie " million ". Ce pectoral semble donc faire plutôt allusion à l'éternité du roi. Il compte plus de 300 petites pièces de pierre semi-précieuse !


On ignore comment et pourquoi ces bijoux au nom de Sesostris II se trouvaient dans les tombes de sa fille et de sa petite-fille ; on peut simplement supposer qu'il leur en avait fait don de son vivant. Le contexte dans lequel ils se trouvaient laisse à penser que ce furent vraisemblablement des bijoux destinés à être portés, et non des créations funéraires, bien qu'on ne puisse en être certain.


Le dieu Heh du pectoral du Metropolitan Museum, avec ses palmes courbées pour simuler la voûte céleste et, pendu à son bras, le tétard.

Notes :

1- Deux princesses de cette famille portent le même nom, ce qui entraîne parfois des erreurs : Sathathor est la fille de Sesostris III et sa tombe se trouve dans le complexe funéraire de son père à Dahshûr ; Sathathor-Iounet est la fille de Sesostris II et sa tombe se trouve dans le complexe funéraire de son père à el-Lâhûn. La confusion est renforcée par le fait que les tombes des deux princesses ont livré des bijoux
2- La cornaline était extraite par les Egyptiens dans le désert Arabique et la turquoise dans le Sinaï ; par contre, le lapis-lazuli était importé depuis l'actuel Afghanistan.
3- La technique du cloisonné est née en Orient dès la haute Antiquité et s'est répandue dans de nombreuses civilisations, l'émail remplaçant assez rapidement les coûteuses pierres semi-précieuses. On la retrouve aussi bien chez les peuples nomades d'Europe et d'Asie centrales, que dans l'art byzantin ou médiéval d'Occident, et bien entendu en Chine où elle a été portée à un haut degré de raffinement. 
4- Voir à ce sujet l'
article consacré dans les Horizons à la titulature des rois égyptiens. Sesostris / Senousert est son nom de naissance, selon l'usage que nous avons de désigner les souverains égyptiens par leur nom de naissance.
5- Dans le Fayyûm, où Sesostris II avait lancé de grands travaux de mise en valeur et d'irrigation et qu'il choisit pour y établir sa pyramide.
6- Heh est l'un des dieux de l'Ogdoade hermopolitaine, symbole d'espace infini et d'éternité ; les palmes qu'il tient font référence aux millions d'années, formule utilisée par les Egyptiens pour signifier l'éternité, et le tétard renvoie à son rôle au sein de l'Ogdoade. Vous pourrez trouver une explication plus détaillée de ce second pectoral dans un
article du blog " Famous Pharaohs " ( en anglais ). 

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Kemet - Egypte antique
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commentaires

gene 18/11/2009 23:31


Qu'est ce qu'un obdoage ? Des bijoux fait par des artistes. bonne soirée


Kaaper Nefredkheperou 28/11/2009 08:07


Une ogdoade est un groupe de 8 divinités, selon la théologie des prêtres d'Hermopolis. On regroupait souvent les dieux par triades (groupes de 3, d'où d'ailleurs la Trinité chrétienne), ou encore
en ennéade (groupe de 9, à Heliopolis). On retrouve cela dans de nombreuses religions "polythéistes", comme par exemple dans l'hindouisme avec le dieu, sa compagne ou contrepartie féminine et le
dieu enfant (par exemple Shiva, sa shakti Parvati et leur fils Ganesha).
Bonne journée,
Kaaper


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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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