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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 15:10

" Luxor - Sunset on the Nile " ( carte postale, début XXe s., éd. Gaddis & Seif, Louqsor, coll. Kaaper ).

Nous avions laissé Louise Colet au Caire, où elle achevait son premier séjour. Le Khédive Isma'il offre ensuite à ses invités, comme nous l'avons vu, une croisière sur le Nil vers la Haute-Egypte, de Boulaq à Assouan, et retour par le fleuve. Louise et ses amis font leurs adieux à Théophile Gautier, qui est très déçu de ne pouvoir être du voyage en raison de sa blessure. Parmi les quatre vapeurs et les trois dahabieh qui composent la flottille, les officiels et quelques journalistes triés sur le volet prennent place sur le " Béhera " , le plus grand vapeur. Louise, quant à elle, reçoit une cabine assez sinistre sur un petit vapeur, le " Gyzeh ", dans laquelle il fait une chaleur épouvantable. Voici la description qu'elle fait de ce bateau :

" On devinait que le Gyzeh avait été un de ces bateaux de luxe achetés à grands frais par Saïd-Pacha1. Aujourd'hui ces vestiges de magnificence à travers la saleté étaient aussi repoussants que les oripeaux fanés d'une courtisane réduite à la misère. " ( Chap. VIII p. 201 )




Départ de la flottille du port de Boulak ; annulation des excursions prévues vers les pyramides de Gyzeh, Dishouir et Meï-Doux, passage près du village de Tamô ou la tradition copte dit que Moïse a été déposé sur les eaux, annulation de l'étape à Bédrichyn pour la visite de la nécropole de Saqqarah (22 octobre). Etape à Béni Souef, où Louise descend à terre pour aller au bazar (23 octobre). Etape à Minieh où elle va également se promener, annulation de l'excursion aux grottes de Benchussen (24 octobre). Etape à Siout, où elle descend flâner et où ils assistent à la danse d'almées (24-25 octobre). Brève étape à Sohag pour recharger du charbon, puis étape de nuit à Girgeh (26 octobre). A Belianeh, annulation de l'excursion vers Abydos, étape à Queneh (27 octobre). Excursion au temple de Denderah (28 octobre). Séjour à Louqsor (29-31 octobre) : visite des temples de Louqsor et Karnak, du Ramesseum et des colosses de Memnon où Louise fait un malaise (30 octobre) ; préparatifs de l'arrivée de l'impératrice Eugénie (31 octobre). Départ de Louqsor et visite du temple d'Esneh (1er novembre). Etape à Edfou, où elle ne descend pas visiter le temple, puis étape de nuit aux carrières de Gibel-Silsileh (2 novembre). Etape à Ombos, où elle ne descend pas non plus voir le temple, puis arrivée à Assouan et visite de l'île Eléphantine (3-4 novembre).2


Des felouques sur le Nil aux environs du Caire ( " Cairo - Sunset on the Nile ", carte postale, début XXe s., éd. The Cairo Postcard Trust, Le Caire, coll. Kaaper ).

Pour une raison qu'ils ont du mal à comprendre, on fait embarquer les passagers le 21 octobre 1869 au soir, mais les bateaux ne partiront que le lendemain à l'aube. Cette première nuit à bord du " Gyzeh " est l'occasion de scènes cocasses que je vous recommande de lire, et du fameux cauchemar évoquant Flaubert, dont nous reparlerons à l'occasion dans un article spécifique car il ne relève pas vraiment des voyages bien qu'il soit très intéressant. Plus pertinente pour l'évocation des conditions de voyage au XIXe s. est l'anecdote sur l'astuce pour se protéger des moustiques :

" J'étendis un mouchoir de batiste sur mon oreiller, et après avoir oint mon visage d'huile de glycérine, je le couvris d'un de ces voiles de gaze bleue dont les moustiques et les mouches nous avaient déjà rendu au Caire l'usage indispensable. Ces affreux moustiques au long dard et aux ailes diaphanes formaient autour de moi comme une seconde gaze compacte, de sorte qu'on aurait pu dire que les cousins s'étaient transformés en cousinière3. L'huile de glycérine qu'ils ont en horreur me faisait braver leur piqûre ; mais leur bourdonnement agaçait mes nerfs. J'éteignis ma lumière pour ne pas les voir. C'était assez de les entendre et de les sentir frôler mon visage. " ( Chap. VIII pp. 202-203 )

Au matin, Louise est la seule à ne pas s'être fait dévorer par les insectes, et elle partagera son astuce avec ces messieurs, qui n'ont presque pas dormi : huile de glycérine contre les moustiques, et opium4 pour le sommeil. Mais tous ces désagréments sont oubliés quand la flottille se met en route au petit matin, après que la brume se soit levée :

Comme lorsqu'un rideau de théâtre se lève instantanément, un rayon de soleil vif, brûlant, perça en ce moment de flèches d'or la blancheur de la brume opaque qui nous dérobait le Nil, et le double horizon des deux rives nous apparut soudain ; les yeux éblouis erraient de tous côtés et hésitaient à se fixer pour mieux empreindre dans le souvenir l'ensemble et les détails de cet immense tableau. " ( Chap. IX p. 220 )


On a du mal à imaginer aujourd'hui ce qu'était l'inondation avant la construction du barrage : ici, le Nil arrivant jusqu'au pied des pyramides de Gizeh, que Louise ne pourra visiter ( " Le Caire - Vue de la Pyramide de Cheops pendant la crue ", carte postale, début XXe s.,  éd. The Cairo Postcard Trust, Le Caire, coll. Kaaper ).

La crue exceptionnellement haute cette année-là entraînera l'annulation de nombreuses visites, comme les pyramides de Gizeh, Saqqarah, Dahshour et Meidoum au début de la croisière. En fin de compte, en raison du caractère éprouvant de la chaleur et des attaques incessantes des moustiques, Louise s'en réjouit, préférant prendre le temps d'admirer les paysages et les scènes de la vie quotidienne qu'elle entrevoit :

" L'inondation des terres continuait à rendre impossible la visite des temples et des nécropoles. J'étais si lasse, et l'aspect du grand fleuve devenait d'une majesté tellement sublime, que je me félicitais de l'obstacle qui nous forçait à contempler, immobiles, l'éclatant tableau déroulé autour de nous. Les monuments de l'art, même ceux de l'antique Egypte, qui semblent, par leur durée, participer des choses éternelles, ne causent jamais à l'âme l'émotion immense, et pour ainsi dire palpitante d'une grande scène de la nature. " (Chap. X p. 253 )

Pour goûter cette fascination du paysage, elle s'isole sur le pont, contrairement à la plupart de ses compagnons de voyage qui préfèrent échanger traits d'esprit, petites piques ou mondanités. Combien est juste, une fois de plus, sa remarque au sujet de la sensibilité à laquelle il faut savoir s'ouvrir pour apprécier pleinement ce spectacle :

J'entends dire autour de moi que ce merveilleux paysage a le défaut d'être monotone : toujours de montagnes dénudées ! toujours des palmiers montant dans l'azur ! toujours des bisons5 ou des brebis paissant alentour des pauvres tourbis6 d'où un minaret jaillit dans un ciel sans nuage ! Pas un horizon inattendu et varié ! Les navires marchent des heures entières et l'aspect des deux rives ne change pas. Ceux qui parlent ainsi oublient les effets magiques de la lumière égyptienne. Lorsque le soleil qui décline darde ses premières pourpres sur la rive occidentale, on croirait qu'un sang jeune et rose s'infuse à travers l'immense étendue. Il jaillit comme un incendie au fond de l'éther bleu qu'il embrase, il colore de sa flamme jusqu'à la blafarde aridité du désert ; chaque caillou brille comme un rubis, chaque grain de sable devient une étincelle ; l'eau trouble du Nil se clarifie et semble bleue comme celle d'un lac de la Suisse.

Ce jour-là, en voyant le premier soleil couchant de la Haute-Egypte, je restai en extase et comme attendrie d'admiration et d'amour. La terre vivait et tressaillait à cette heure. Du brin d'herbe aux monts titaniques, tout participait à l'immense palpitation de son rayonnement. " ( Chap. X pp. 254-255 )


Lieu où, selon la tradition chrétienne d'Egypte, Moïse enfant aurait été déposé sur le Nil ( " Hiding place of Moses, Cairo ", carte postale, début XXe s., coll. Kaaper ).

Lors de l'escale à Beni Souef, elle a une altercation avec le drogman du " Gyzeh ", qui s'était proposé de l'accompagner à terre faire quelques emplettes au bazar ; elle découvre ainsi l'une des réalités de la société égyptienne, avec sa hiérarchisation et ses forts contrastes :

" Autant la physionomie de mon drogman du Caire était sympathique, autant la sienne l'était peu. C'était un garçon de vingt-cinq ans, à la mine à la fois fourbe, insolente et basse ; il était vêtu d'une redingote noire râpée, défroque de quelque Européen. (...) Des fellahs déguenillés et des enfants nus se pressaient sur le rivage. L'envie d'essayer mes forces et de voir un village arabe me déterminèrent ; et m'appuyant d'une main sur mon ombrelle et de l'autre à l'épaule du drogman qui marchait en avant, je franchis la planche reliant le pont du bateau au rivage7 ; armé d'un gourdin en guise de courbache, le drogman en menaçait les enfants qui nous entouraient en criant bacchich, et en aidant les pères et les mères qu'un cavas 8 rudoyait et poussait en avant à porter de lourdes charges de charbon à tous les bateaux de la flottille. J'interdis au drogman de malmener ces malheureux :
- Ce sont vos semblables ! lui dis-je.
- Mes semblables ! s'écria-t-il avec une expression de fureur orgueilleuse, madame, je suis chrétien ! je suis de race franque ! je sors de l'école des Frères ! j'ai de l'instruction ! moi, semblable à ces animaux, fils de fellahs ! oh ! non, madame, j'ai le droit de les battre ! j'ai reçu au baptême le grand nom d'un célèbre apôtre de la chrétienté.
- Peu importent vos divagations ! ... Je vous interdis de maltraiter ces pauvres créatures qui valent mieux que vous.
- Madame est sans doute musulmane, répliqua-t-il, en me toisant avec arrogance.
" ( Chap. X p. 258 )



L'une de ces scènes de la vie rurale sur les rives du Nil, auxquelles Louise est attentive ; tout au long de son séjour en Egypte, elle sera sensible à la condition des fellah ( " Cairo - Banks on the Nile ", carte postale, début XXe s.,  éd. The Cairo Postcard Trust, Le Caire, coll. Kaaper ).



A Qenah, on part en excursion visiter le temple de Denderah ; son récit nous donne une idée de ce que cela pouvait être à l'époque, c'est pourquoi nous ferons pour lui une entorse :

"
Etre debout à quatre heures du matin, monter sur un âne plus ou moins rétif me causait, je l'avoue, une sensation toujours désagréable. Pourtant, je persistai durant toutes ces excursions plus ou moins accablantes. Souvent en arrière, je faisais partie plutôt des traînards que de l'avant-garde ; mais tenant bon, et sûre d'arriver au lieu désigné pour notre halte, précédée du drogman et suivie de l'arabe qui guidait mon âne, j'allais, tout en contemplant le paysage, en écrivant çà et là des notes sur mon carnet suspendu à ma ceinture.
L'histoire de ce temple est trop connue pour que je la répète ici. (...) On est frappé de la profusion de têtes, de tableaux, de bas-reliefs dont il est couvert. On en a mis sur le plafond, sur les portes, les fenêtres, sur les soubassements, sur les parois et les escaliers. Parmi les figures d'un des bas-reliefs, est un portrait que la tradition désigne comme celui de Cléopâtre. J'ai dû à l'obligeance de M. Daninos9, l'estampage de ce portrait en relief.
A peine engagés sous le péristyle du temple, nous nous asseyons à terre pour déjeuner sur des tapis et faisons honneur avec plus ou moins d'entrain aux provisions apportées par les serviteurs de chaque navire. La lassitude nuit à l'appétit et à la vivacité de la causerie française. Les archéologues dissertent ; les uns s'égarent dans les chambres sans nombre ; les autres descendent dans les cryptes.
" (Chap. XI pp. 292-293 )



Des embarcations à Louqsor, qui donnent une idée de ce que Louise a pu voir : les lieux ont bien changé ( " Vue générale - Louqsor ", carte postale colorisée, début XXe s., coll. Kaaper ).

A Louqsor, on peut relever cette remarque sur le trafic d'antiquités et surtout de copies qui étaient proposées aux voyageurs :

" Louqsor était, il y a quelques années, le centre d'un commerce d'antiquités plus ou moins authentiques, mais les fouilles étant défendues désormais en Egypte, ce commerce languit et manque d'aliments.

Aussi y trouve-t-on quelques fabriques clandestines de scarabées, de statuettes et de stèles imités avec une adresse qui déroute l'antiquaire le plus exercé. " ( Chap. XII p. 300 )

 


La croisière se termine à Assouan, au début de novembre 1869 :

Ce qui étonne en arrivant à Assouan (situé du côté de la chaîne Arabique), c'est que le fleuve semble finir là, et que l'oeil surpris lui cherche en vain une issue. Assouan excite la curiosité de tout voyageur européen. On se trouve là dans un monde nouveau ; on dirait que l'Egypte y est finie et qu'une autre région commence ; on y voit, mêlés aux Arabes et aux Turcs, des nègres de toute origine. " ( Chap. XII pp. 318-319 )


Assouan, aux portes de la Nubie, offre un spectacle qui a toujours fasciné les voyageurs ( " Nillandschaft bei Assuan ", carte postale reproduisant un tableau daté de 1908, début XXe s., éd. AC, coll. Kaaper ).

Puisque c'est à Assouan que se termine le récit de voyage de Louise Colet, c'est ici que nous la laisserons. J'espère que vous aurez aimé voir l'Egypte à travers les yeux de cette première de nos voyageuses, et que cette série d'articles vous aura donné envie de lire son livre. 




Notes :

1- Mohammed Sa'id Pacha ( ar. محمد سعيد باشا ), fils de Mohammed 'Ali et oncle du khédive Isma'il ; gouverneur d'Egypte de 1854 à 1863.
2- La façon dont Louise note les noms de lieux est toujours assez fantaisiste et fluctuante, comme c'est souvent le cas chez les voy
ageurs occidentaux qui ne connaissent pas l'arabe. Sans oublier l'habitude française de franciser les noms de lieux étrangers... Pour identifier ces lieux si vous ne reconnaissez pas les noms, reportez-vous à la
page sur le vocabulaire des voyages d'autrefois.
3- C'est ainsi qu'on appelle une moustiquaire au XIXe s.
4- Le fameux laudanum, très en vogue à cette époque, en particulier dans les milieux littéraires.
5- Ce sont bien entendu des buffles, et non des bisons ; il s'agit sans doute d'une erreur due à un anglicisme, puisque "buffalo" signifie aussi bien buffle que bison en anglais. Rassurez-vous, pas de bisons sur les rives du Nil, même au XIXe s. !

6- Elle dit en note que c'est ainsi que les Européens qualifient les maisons en briques crues des fellah. Elle a dû confondre, par association avec la boue dont sont faites ces maisons, avec le mot "gourbi", que les Français emploient alors pour désigner les habitations modestes d'Afrique du Nord.

7- C'est encore ainsi qu'on débarque des felouques aujourd'hui, ce qui peut être parfois un peu épique !
8- Policier égyptien à cette époque.

9- Albert Daninos Pacha (1843-1925), membre d'une importante famille grecque installée en Egypte au XIXe s., égyptologue qui sera l'un des amis de Mariette Pacha.

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Voyages en Egypte
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commentaires

"Fille du Midi" 07/11/2010 20:30


C'est par hasard que je tombe sur votre blog (en faisant sur google une recherche sur Claude Levi-Strauss)et je suis heureuse de cette rencontre. Avec beaucoup de plaisir, je viens de promener
entre vos pages et articles... me promettant d'y revenir plus longuement. Féliciatations et bonne continuation pour votre blog passionnant...


Kaaper Nefredkheperou 08/11/2010 08:48



Merci (Allah yekhalleeki, comme on dit dans ce contexte en Egypte). Très heureux de cette rencontre moi aussi, et que cette promenade dans les Horizons vous soit agréable. Vous y serez toujours
bienvenue. N'hésitez pas à nous laisser vos impressions.


Amitiés, Kaaper



@nne marie 22/10/2009 22:17


Petit coucou du soir !
BiZouX
@nne mar♪e


Pier Paolo 22/10/2009 20:38


bonjour kaaper,
j'ai trouvé un livre sur internet qui je pense va faire ton bonheur : http://openlibrary.org/b/OL23331776M/Sefer_nameh
Amicalement. Pier


Peyrelongue Francine 21/10/2009 09:01


Bonjour Kaaper,
Je ne peux faire de commentaire car je n'ai pas encore lu cet article. J'attends pour relire tout le voyage de Louise.
Une chose m'ennuie : je n'arrive pas à me connecter à votre news letter. Je ne peux confirmer ni d'une façon, ni de l'autre. Heureusement, je passe par le blog d'Anne Marie.
A bientôt
Francine


@nne marie 17/10/2009 23:33


Me revoici ! !
Un peu bousculée comme d'hab ! !
Mais quel beau séjour ! !
Bonne semaine et gros bisous de la terre des pharaons
@nne-mar?e

PS: Pour donner un petit coup de pouce à mon blog,
il serait sympa de cliquer sur les pubs situées en bas de l'article du jour ! !
Bien sur cela n'est pas une obligation mais j'apprécierais cet effort !
Merci d'avance ! ! !


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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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