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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 08:00

Voici les deux lettres que Louise Colet a envoyées à sa fille Henriette durant son voyage en Egypte et qu'elle reproduit dans son récit de voyage. Elles constituent un document intéressant sur l'esprit des voyageurs occidentaux de cette époque, ainsi que sur les conditions de voyage. Elles nous rendent aussi l'auteur plus proche, plus humain.

Portrait de Louise Colet et sa fille Henriette, par Adèle Grasset ( huile sur toile, 1842, musée Granet, Aix-en-Provence ).


Le Caire, jeudi soir, 7 h. 1/2, 21 octobre 1869.

Ma bien chère enfant,

Nous quittons le Caire dans un quart d'heure. Nous allons nous embarquer sur le Nil pour la haute Egypte. J'ai la gorge en feu, et la voix me manque ; n'importe, je veux partir. Je compte, pour résister à la fatigue, sur ma forte constitution ; mais avant tout, sur mon énergie morale. L'attrait puissant et si vif des choses inconnues me soutient, comme il m'aidera à mourir quand l'heure viendra ; je me fais, du passage de la vie à la mort, une émouvante curiosité. A l'heure présente, je me passionne pour chaque sensation nouvelle. Du haut de la citadelle du Caire, la vue est tout ce qu'il y a de plus admirable au monde. Rome n'a rien de comparable aux Tombeaux des Califes, nécropole des anciens sultans d'Egypte, située au commencement du désert1.

En revenant hier de cette excursion, j'ai acheté pour toi au bazar2 une ceinture, un collier et des babouches, et pour Emile un fez3, un chibouk4, etc., sans compter d'autres jolis objets pour les deux beaux enfants.

Je vous embrasse et vous bénis tous d'un coeur attendri.

On m'appelle, mes compagnons de route sont déjà en voiture ; au revoir, mais pas adieu. "



Notes :
1- Sous la plume d'une amoureuse de l'Italie, c'est un très beau compliment.
2- Il est très fréquent que les voyageurs d'autrefois utilisent le terme turc de bazar au lieu tu terme arabe de sûq ; l'Egypte est alors, ne l'oublions pas, sous domination ottomane et ils se trouvent donc le plus souvent en relation avec des Turcs, ou des chrétiens grecs ou arméniens d'influence ottomane.
3- Là encore, les Occidentaux d'alors adoptent le nom turc du couvre-chef ottoman qu'on appelle en Egypte tarbûsh.
4- Chibouk ( en turc " çubuk " , arabisé en " shubuq " ) : pipe turque à long tuyau.


La deuxième lettre est écrite à Louqsor le 31 octobre 1869 :


" Ma bien chère enfant,

Voilà plus de quinze jours que nous remontons le Nil et qu'en vérité je ne sais plus comment nous vivons. Je ne t'ai point écrit, la poste ne marchant pas ; mais on m'annonce qu'il y aura demain un bateau qui emportera nos lettres au Caire, et que peut-être aussi nous recevrons notre courrier de France, ce qui, hélas ! ne nous est pas encore arrivé, depuis que nous en sommes partis.

C'est une entrepise fort dure et fort périlleuse que ce voyage ; il faut être robuste d'esprit et de corps pour le continuer. Plusieurs de nos compagnons y ont déjà renoncé. Moi-même, déjà si malade d'une toux continue, j'aurais dû peut-être faire comme eux ; mais je n'ai pu me résigner à renoncer à cet éblouissant voyage dont j'avais si longtemps rêvé. La force m'a manqué jusqu'ici pour écrire au Siècle sur la Haute-Egypte. Avant tout il faut sauver sa peau et te revoir, chère enfant. Tu n'as pas d'idée de la chaleur qui nous dévore et de l'abêtissement que donne ce climat. Les mouches nous tyrannisent le jour et les moustiques la nuit. En t'écrivant, je souffre à crier ; heureusement, jusqu'ici j'ai échappé à la dysentrie et aux ophtalmies dont sont atteints plusieurs d'entre nous.

Les courses à âne qu'il nous faut faire pour voir les temples situés fort avant dans les terres inondées et dans les sables arides me mettent en sang. Aujourd'hui, pour visiter les ruines de Thèbes, j'ai dû renoncer à cette monture et me faire porter par des Arabes.

J'ai vu à distance les deux fameux colosses dont l'un est celui de Memnon ; leur base est encore submergée par l'inondation du Nil. Un Arabe, me voyant exténuée, m'a fait boire du lait de chamelle dans un vase fort sale.

A mon retour, je t'écris ces lignes ; il faut que je t'aime bien pour en avoir le courage.

Demain, on attend ici l'impératrice. Après-demain nous quitterons Louqsor pour remonter le Nil jusqu'à la première cataracte.

Je vous embrasse tous, le corps épuisé, mais l'âme encore vaillante.

L. C. "

 

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Voyages en Egypte
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commentaires

gene 22/11/2009 23:00


Apparamment le voyage n'était pas de tout repos , mais je pense que sa tenue de femme occidentale de l'époque devait être un peu inadaptée !!! bonne semaine


Kaaper Nefredkheperou 28/11/2009 07:48


C'était encore une vraie expédition, et encore étaient-ils ici les invités du Khédive, donc dans des conditions un peu privilégiées. C'est sûr que la tenue des femmes occidentales de l'époque
devait être très inconfortable sous ces climats. Après les visites à Louqsor, Louise, pourtant tenace, a d'ailleurs renoncé à la plupart des suivantes.
Bon week-end,
Kaaper


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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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