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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 13:37

Le Caire, al-Qahira en arabe, une ville dont je suis tombé éperdument amoureux dès le premier instant, comme j'ai déjà eu l'occasion de vous le dire dans un précédent article. Une ville magique, faite de contrastes, d'une beauté à couper le souffle, l'Orient tel qu'on le rêve, mais qui sait aussi nous surprendre. Une ville particulière, dans laquelle on se sent bien d'emblée, ou au contraire à laquelle on a du mal à s'acclimater, je peux le concevoir - il n'y a pas, je crois, de demi-mesure en ce qui concerne Le Caire. Grouillante, en perpétuel mouvement, où tradition et modernité tentent de s'harmoniser. La plus grande ville d'Afrique, l'une des villes au monde à avoir le plus de monuments classés, la "ville aux mille minarets"... Les superlatifs ne manquent pas.

 

L'arrivée en avion au-dessus du Caire est déjà un spectacle étonnant. Des lumières à perte de vue, parmi lesquelles on distingue bien des avenues et des quartiers, mais dont on a du mal à concevoir un plan d'ensemble. Un peu partout, les lumières vertes des mosquées, comme me l'explique mon beau-père tandis que l'avion amorce sa descente. A travers le hublot, sous mes yeux émerveillés, un scintillement magique, comme ces rivières de diamants qui ornent le cou des princesses orientales. Je regrette de n'avoir pas essayé de faire une photo pour vous faire partager cette beauté.


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Cette photo satellite donne un peu une idée

de ce qu'on découvre en survolant la ville...


Puis l'arrivée à l'aéroport, je pose enfin le pied en Egypte, le rêve commence, ou plutôt se réalise. Les formalités, l'obtention du visa et l'attente pour récupérer les bagages. Première leçon égyptienne : réapprendre à prendre le temps, laisser de côté notre éternel besoin occidental de courir ; cette belle leçon me sera confirmée tout au long du voyage, et je n'aurai aucun mal à me mettre au rythme de cet Orient qui sait encore que courir est inutile - c'est en tout cas l'image qu'on en a, bien entendu. En route vers l'hôtel, situé à Héliopolis, la ville garde son mystère ; les affiches, les enseignes en langue arabe, cette langue dont je ne connais encore que quelques mots et dont je me suis toujours dit que je l'apprendrai un jour. 


 

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La ville moderne de nuit...

 

L'hôtel, luxueux, sans doute un peu trop. Mais en même temps ce sentiment de mettre les pieds dans les pas des voyageurs du passé. L'accueil chaleureux des Egyptiens avec lesquels nous allons passer ce séjour. Tandis que le "troupeau", comme je l'appelle déjà avec mon humour caustique, se précipite sur la collation de bienvenue, pour ma part, je préfère goûter le moment pour qu'il s'imprègne à jamais dans mon esprit. Et, enfin seul dans ma chambre, j'ouvre grand la fenêtre pour laisser l'atmosphère de la ville me gagner... Je dors peu cette première nuit, impatient que le jour se lève.

 

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De la fenêtre de ma chambre d'hôtel, le premier soir...

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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 03:05

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Lors de notre croisière sur le Nil, nous avons eu la visite de nuit du temple de Kom Ombo, un incontournable des circuits. Il faut avouer que le site de nuit a quelque chose de magique, et je crois que mon amie devait vivre ça. Pour moi, c'était la seconde fois ; je ne savais donc pas si la visite me passionnerait autant, ou si j'aurais une impression de déjà vu...

 

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Un impondérable a placé la visite sous de mauvais auspices au démarrage. Une heure de départ anticipée avait été annoncée à bord, obligeant notre guide Ehab à s'adapter pour que nous puissions effectuer le programme tout en étant à bord pour le départ du bateau. Et puis, sans qu'on sache pourquoi, l'heure de départ a été retardée, au grand dam d'Ehab qui s'était dépêché et à notre grand regret de ce temps perdu... Ce sont les inconvénients d'une croisière ; il y a un tel trafic sur le Nil que les impondérables de ce genre sont quasiment inévitables. Il faut réguler la circulation des bateaux, donc parfois avancer ou retarder les départs, ce qui sur le moment vous met un peu en rogne, je l'avoue.

 

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Bref, nous avons navigué en direction de Kom Ombo, où nous devions arriver dans la soirée. Nous nous étions dit que l'heure du repas serait repoussée d'autant, de façon à laisser le temps de profiter de la visite du site. Malheureusement, certains touristes privilégiant leur ventre plutôt que la découverte de l'Egypte et les organisateurs le sachant bien, l'heure du repas ne semblait pas, aux premières nouvelles, repoussée. J'avoue, là encore, que j'étais un peu en rogne, car j'avais dans l'idée de profiter de voir à Kom Ombo des détails que je n'avais pas vus la première fois... Le pauvre Ehab a dû s'adapter, et a bien vu que nous faisions grise mine – le Méditerranéen a le sang chaud et du mal à cacher sa contrariété, même si ça passe ensuite très vite.

 

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Le temple est un lieu toujours aussi magique – que j'aimerais d'ailleurs pouvoir voir une fois de jour, ainsi que voir la localité elle-même. Depuis le quai, nous montons vers les vestiges du temple que Sobek partage avec Haroeris. Etant donné que nous sommes seuls avec notre guide, nous avons tout loisir de remarquer des détails qu'on ne peut pas voir en troupeau. Ainsi, je n'avais pas remarqué lors de la première visite la finesse et l'intérêt de certains reliefs. Il n'y a pas énormément de monde sur le site, ce qui est agréable, au moins notre retard est-il en cela un avantage. Ehab nous montre bien entendu les incontournables de Kom Ombo, comme le calendrier et le relief des instruments médicaux, mais aussi des détails dont on parle peu et que je ne connaissais pas. Ce qui fait que la déception du départ disparaît à mesure qu'il nous fait découvrir le site à sa façon. La magie du lieu opère et c'est heureux que nous regagnons notre bateau. Ehab est un peu furax quand il découvre, une fois revenu à bord, que l'heure du repas a finalement été repoussée. Mais ce n'est pas grave, mon amie a quand même eu le temps de profiter de ce lieu magnifique et j'ai pu faire un agréable petit coucou à mon cher Sobek, tout en me remémorant les aventures de la première visite, en 2004.

 

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Travaillant moi-même dans le tourisme, je sais bien qu'il y a des imprévus qui sont pratiquement inévitables et que l'agent de voyage ne maîtrise pas, ni le guide d'ailleurs. Aussi, il faut prendre les contretemps avec philosophie, c'est une leçon que sur le moment j'avais oubliée, mea culpa... Le problème de la croisière, c'est qu'il y a des impératifs qu'on n'a pas lorsqu'on est à terre, comme les horaires de départ qui doivent pouvoir insérer le bateau dans le trafic sur le Nil. Cela fait qu'il ne faut pas attendre de la croisière une approche approfondie, mais la considérer comme une première approche - ce rôle de première approche correspond parfaitement à la croisière sur le Nil. Il faut aussi savoir que la fatigue, au bout de quelques jours, se fait sentir, car les programmes sont assez intenses ; aussi, lorsque vous organisez votre voyage, prévoyez toujours des moments pour souffler un peu.

 

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En tout cas, le pari fut quand même réussi, malgré ces petits imprévus. Les ruines du temple illuminées, comme nimbées d'or par les éclairages ou au contraire apparitions blafardes des reliefs, ont quelque chose qui vous transporte hors du temps et crée une atmosphère quelque peu irréelle. Et ne manquez pas de détailler les chapiteaux – mon dada, comme vous le savez sans doute... - qui sont d'une grande richesse, ainsi que les vestiges de décors polychromes de toute beauté. 

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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 06:20

 

Aujourd'hui, pour évoquer mon second voyage en Egypte, nous partirons d'une simple photo prise depuis notre véhicule durant l'un de nos trajets ; une autre façon d'aborder le voyage et ses aspects concrets...

 

 circulation caire

 

 

Quand on se trouve au Caire, l'une des choses les plus impressionnantes est la circulation extrêmement dense, un savant désordre ponctué de coups de klaxon. Que l'on soit passager d'un véhicule ou piéton, la première expérience est un véritable défi, parfois même une authentique frayeur ! Où que l'on soit en Egypte, une deux voies se transforme rapidement en trois ou quatre voies ; le dépassement se fait à l'impulsion ou à l'instinct, avec un coup de klaxon signifiant « pousse-toi de là !  » et en retour un autre signifiant « vas-y !  ». Comme toutes les grandes villes du monde, Le Caire est victime d'embouteillages gigantesques, tous ceux qui y vivent ou y ont séjourné durablement vous le raconteront ; par chance, nous ne les avons guère subis, mais ils peuvent durer des heures selon le moment de la journée et la destination.

 

 

Une cohue indescriptible, avec des véhicules de tous âges, pour certains très âgés, grouillant en tous sens, changeant de file en permanence. Et régulièrement des véhicules arrêtés en plein milieu pour cause de surchauffe du moteur ; certains roulent même capot ouvert ! Les voitures, les taxis, les bus et minibus bondés, les cars de touristes, mais aussi fréquemment une charrette tirée par un âne, une charrette à bras poussée par un marchand d'oranges, les livreurs équilibristes à vélo... Ajoutez à cela des piétons intrépides qui traversent en tous sens - traverser en Egypte est réellement un coup à prendre, la technique est précise si on ne veut pas risquer sa vie... ou rester des heures sur le trottoir à attendre le moment propice !  Un sourire à un policier peut aider ! En général on vous laissera passer, pour peu que vous vous hâtiez quand même, mais la première fois est néanmoins très impressionnante.

 

 

Se déplacer en véhicule permet de se plonger d'une autre façon dans la vie cairote. On a tout loisir d'observer ce qu'on ne voit pas quand on est à pied. Les panneaux de signalisation, en arabe et en anglais, rappellent que nous sommes au Mashreq. Les publicités et les affiches de cinéma déploient leurs images colorées, et souvent délicieusement kitchissimes, qui sont un régal. Le Caire vit, Le Caire vibre, Le Caire fourmille, jusqu'à l'étourdissement... On en est grisé. On retrouve avec une certaine stupéfaction des sensations évoquées par des voyageurs d'autrefois : les véhicules ont changé, c'est tout, certaines sensations sont étonnamment intactes. Revers de cette circulation intense, de jour comme de nuit, la pollution : il y a des soirs où elle vous prend à la gorge, vous pique les yeux. Il faut le temps de s'y habituer, de s'habituer à l'odeur âcre des gaz d'échappement.

 

 

Au premier plan de la photo, les fameux taxis noirs. Une expérience là encore qui vaut d'être vécue et une façon incontournable de se déplacer tant les distances sont grandes d'un point à l'autre. La première fois, on peut se demander sérieusement si on va arriver vivant ! Mais en même temps, le tout est bon enfant, comme toujours en Egypte. Il faut négocier avec le chauffeur, d'abord pour qu'il accepte la destination - si vous allez à l'autre bout de la ville, c'est parfois un vrai défi ! - , ensuite pour le prix de la course, qu'on négociera souvent à nouveau une fois arrivé. Ceci dit, le déplacement en taxi est très bon marché. Contrairement à l'usage en France, un des passagers prend place sur le siège avant, à côté du chauffeur ; en couple, c'est en général l'homme : donc, concrètement, Kaaper aux premières loges et mon amie accrochée derrière ! Chaque chauffeur personnalise son tableau de bord ; la mode à l'époque était à la « moumoute », naturelle ou le plus souvent synthétique, posée sur le dessus du tableau de bord, avec quelques photos et objets personnels. Au rétroviseur intérieur pendent des objets qui vous renseignent souvent sur les croyances de votre chauffeur : chapelet arabe, ou une icône pour les coptes...

 

 

L'anecdote la plus drôle qui nous soit arrivée en taxi s'est déroulée un soir que nous avions dîné en ville avec notre amie Josiane, une Française qui vit au Caire. Elle s'est chargée de nous trouver un taxi, car la chose n'est pas aisée quand on n'a pas l'habitude. Le chauffeur accepte de nous prendre en charge, nous disons au revoir à Josiane et je prends naturellement place devant tandis que mon amie s'installe derrière... Première frayeur, la portière ferme mal ; le chauffeur rit de bon coeur, donc je ris aussi, mais je m'accroche quand même à la portière rétive. Il se faufile dans la circulation et ne tarde pas à nous demander quelques précisions... en masri ( égyptien cairote ) ! Il ne parle ni anglais, ni français... Mordious, je regrette de ne pas avoir plus bossé mes cours d'arabe ! Malesh, avec les quelques mots que je connais, on s'en sortira... insha'a l-llah ! Le problème, c'est que nous lui avons demandé de nous ramener à notre hôtel, l'hôtel Pharaoh, et qu'il ne le connaît pas... Nous apprendrons d'ailleurs plus tard qu'il y a deux hôtels de ce nom, d'où le doute du chauffeur... c'est bien notre chance !

 

 

Tout à coup, j'ai l'illumination : l'hôtel est à deux pas de la place Dokki. " Place " en égyptien c'est " midan ", je lui dis donc tout content " midan Dokki " ; je me souviens aussi que " gamb " veut dire à côté : je l'utilise donc pour expliquer que ça se trouve à côté d'un grand hôtel dont mon amie a repéré le nom. Celle-ci est bien entendu écroulée de rire - estrassée dirait-on en Provence - au fond du taxi, savourant sa revanche en me voyant me dépétrer avec les quelques mots d'arabe égyptien que je connais, elle qui doit depuis le début du voyage attendre que je traduise les conversations avec nos interlocuteurs ! Une fois le Nil traversé, nous retrouvons midan Dokki ; comme j'ai, dans l'affolement, oublié mes mots en arabe, je fais des signes en disant seulement en égyptien " par là " ou " comme ça ". Le chauffeur s'est engagé auprès de Josiane à nous laisser devant notre hôtel, il insiste donc pour le trouver, mais je juge préférable de s'arrêter près de la place : ce serait trop compliqué de lui expliquer par où passer - pour dire, je confonds droite et gauche, même en arabe ... Ouf ! Nous voici arrivés à bon port, à deux pas de notre hôtel. Je paie la course et nous descendons : un regard, et mon amie et moi éclatons de rire ! Il nous reste encore à échapper à notre ami Nubien qui tient boutique sur le chemin et veut absolument nous vendre une soirée baladi sur un bateau...

 

 

Pour le prochain voyage, insha'a l-llah, je vais travailler mon arabe dialectal égyptien, c'est une chose certaine ! Depuis ce voyage, j'ai lu qu'on avait mis en place au Caire un système de taxis à l'occidentale, avec compteur et véhicule plus « moderne » ; je ne sais pas ce que l'expérience donne, mais je crois que nous sommes nombreux à aimer nos chers taxis noirs.

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 08:25

Le Caire, Egypte – décembre 2006

 

depart du caire

 

C'est au petit matin que nous quittons Le Caire pour ce qui sera notre toute dernière excursion, et pas des moindres, puisqu'il s'agit de gagner Amarna, lieu mythique que nous rêvions de voir. La journée sera sans doute une fois de plus éreintante, qu'importe : cela en vaut la peine. Officiellement, Amarna est classée en zone sensible et a depuis été largement désertée par les touristes, déprogrammée par les tour-opérateurs sauf sur demande particulière. Mais nous sommes bien résolus à nous y rendre et notre voyagiste égyptien nous a arrangé ça. En réalité, quoi qu'on lise ici et là, la Moyenne Egypte n'est ni hostile, ni dangereuse. A l'origine, nous devions aller en train du Caire à Minieh, puis en voiture de Minieh à Amarna : j'étais, je dois l'avouer, assez enthousiaste à l'idée de voyager en train en Egypte. Mais comme la distance est malgré tout relativement importante et que nous devions être de retour pour prendre l'avion au petit matin du lendemain, notre voyagiste préféré a opté pour un transport en véhicule privé depuis Le Caire. C'est donc avec notre guide, Amro, et un chauffeur que nous quittons la capitale pour la fabuleuse cité d'Akhetaton... Amro est aussi enthousiaste que nous, car il nous explique que cela fait bien longtemps qu'il ne s'y était pas rendu.

 

embouteillage

 

Une épaisse brume recouvre la capitale égyptienne et ses faubourgs, créant une atmosphère quelque peu irréelle qui convient parfaitement à l'état d'esprit d'une telle escapade. Nous n'avons pas encore la mélancolie de savoir que nous allons quitter l'Egypte le lendemain ; l'heure est à l'excitation de réaliser un vieux rêve de plus. Par la vitre de la voiture, je ne perds pas une miette de ce qui défile devant mes yeux ; je veux que chaque image, chaque seconde soient imprimées dans ma mémoire à jamais. Malheureusement, il faut bientôt sortir de la rêverie : parvenus à l'embranchement de la voie express que nous devions emprunter pour couper au plus rapide, embouteillage monstre et brume sur le désert. Tout le monde, camions chargés de denrées et véhicules privés, est bloqué sans qu'on sache exactement pourquoi. En France, ce serait l'énervement général ; ici, on sort tranquillement des voitures, on se salue, on discute, on prend même le temps dans la bonne humeur d'aider une voiture qui s'est ensablée en tentant de faire demi-tour. Après un peu d'attente et avoir discuté avec les autres voyageurs immobilisés, nous apprenons que la route a été fermée par les autorités pour des raisons de sécurité. Amro et le chauffeur parlementent quelques minutes, et nous prenons une décision : nous allons emprunter l'autre route, certes plus longue, mais préférable au fait d'attendre la réouverture de la première route... C'est cela aussi un voyage en Egypte, surtout en individuel : il faut savoir s'adapter aux contretemps et dire " ma3lesh ", prendre les choses du bon côté. Le chauffeur se débrouille on ne sait trop comment pour extraire notre véhicule de l'embouteillage, et en aussi peu de temps qu'il faut pour le dire nous roulons à nouveau dans une autre direction.

 

La campagne égyptienne s'éveille sous nos yeux, gravant dans notre coeur ces scènes admirables qui contribuent à la magie de l'Egypte... Poste de contrôle, deux Faransawîn déclarés aux policiers de service, et nous repartons. Puis nous arrivons à Minieh, où notre guide décide de s'arrêter pour acheter à manger et des pellicules pour son appareil photo – sacré Amro ! Pour la première fois, nous mangeons du foul comme les Egyptiens, acheté dans la rue à un marchand ambulant : cet en-cas, je l'ai baptisé " foul de rue "... Délicieux dans son pain baladi ! Amro nous soigne en vrai père, avec des boissons et des réserves de nourriture. Bientôt, nous apercevons dans une rue parallèle une voiture de police dont les occupants nous font de grands signes, passablement agacés ; ils nous cherchaient, car nous n'avions pas encore passé le check-point à la sortie de la ville ! S'ensuit une scène assez cocasse de chassé-croisé, les policiers nous rattrapent finalement, échangent quelques mots avec le chauffeur et le guide qu'ils sermonnent en arabe. Puis ils nous escortent jusqu'à la sortie de la ville. Amro nous explique entre temps ce qui vient exactement de se passer, et nous en rions ensemble en nous moquant gentiment des policiers qui nous coursaient dans les rues de Minieh. Nous traversons bientôt le Nil sur un pont qui nous conduit à un carrefour agrémenté d'une réplique du buste de Nefertiti, ces ronds-points délicieusement kitsch pour lesquels le Mashreq et le Khalîj ont une prédilection. Nous roulons en direction de Beni Hassan. La tentation de s'y arrêter est grande, Amro nous le propose ; j'avoue hésiter un instant, mais n'avons que peu de temps et la priorité du jour reste Amarna. Peu après, la route laisse place à quelque chose entre route et piste, le chauffeur est un peu perdu, nous demandons notre chemin. Les avis divergent, un vieil homme dit que nous pouvons rejoindre Amarna par une petite route, un autre dit que c'est impossible et qu'il faut prendre le bac sur l'autre rive. En fin de compte, Amro préfère faire demi-tour ; c'est parti pour prendre le bac sur la rive ouest.

 

nefertiti bac arrivee

 

Pas de chance, le premier bac auquel nous présentons est hors-service. Il faut aller un peu plus bas au sud. L'après-midi est déjà bien avancé, comment va se terminer cette aventure ? Nous avons tout loisir, en tout cas, de voir la vie de la campagne égyptienne, cette Egypte encore épargnée par les effets pervers du tourisme de masse ; une Egypte que j'aime et que je rêverais de prendre le temps de découvrir plus longuement. Enfin nous trouvons, dans un petit village dont j'ai oublié le nom, un bac qui fonctionne ; mais l'heure de la dernière rotation est proche. Amarna est là en face, à portée de regard. Un des policiers que nous avons rencontrés en entrant dans la localité traverse le Nil sur une petite embarcation pour aller chercher le bac de l'autre côté. Ce traitement de faveur est un peu embarrassant... Nous embarquons, l'instant est magique. Nous sommes seuls parmi les Egyptiens au coeur de l'Egypte, traversant le fleuve avec cette luminosité de fin d'après-midi qui est d'une beauté grandiose. Notre escorte nous accompagne à vive allure vers le site des tombes Nord, seule partie du site que nous pourrons finalement visiter. C'est un peu frustrant, mais j'ai appris la leçon égyptienne : il faut prendre ce que nous offre le présent, et espérer que le reste viendra plus tard. Nous ne ferons qu'apercevoir furtivement les vestiges du petit temple d'Aton. Nous passons les villages d'el-Hagg Qandil et sa nécropole musulmane, et et-Till Beni Amran, puis gagnons le point de vente des tickets. Nous visiterons donc ce qu'on appelle les tombes Nord. Nous nous lançons à la suite du gardien et d'Amro à l'ascension du chemin qui gravit la colline jusqu'aux sépultures amarniennes, dont je vous parlerai dans un prochain article, car elles valent qu'on s'y attardent plus longuement. Nous ne sommes pas déçus, loin de là ; nous retrouvons notre cher couple royal, ces scènes que nous ne connaissions jusqu'à présent que par photos et livres interposés.

 

amarna tombes et soleil

 

Mais surtout, Akhenaton nous offre un beau cadeau : depuis le chemin qui serpente le long de la falaise, la vue sur la plaine d'Akhetaton est fabuleuse dans ces soirs flamboyants comme l'Egypte en a le secret. Quelques larmes me montent aux yeux, je n'ai aucune honte de le dire : un lieu d'une majesté incroyable, entouré de collines désertes, parcouru de chemins dont certains sont ceux qu'empruntaient les habitants de l'Antiquité... Un silence complice qui change des sites sur-fréquentés. Et surtout, un formidable coucher de soleil sur le Nil et l'Horizon de l'Ouest, jetant sur le paysage alentour des couleurs d'une beauté à couper le souffle. On se sent tout à coup emporté par la grandeur du spectacle, et conscient de ce qu'il a engendré dans l'esprit des anciens Egyptiens ; c'est comme une communion à travers les siècles... Le disque solaire est inexorablement happé par l'horizon, il faut déjà redescendre, l'escorte s'impatiente. La rencontre est brève, mais véritablement magique. Nous avons atteint l'un des buts importants de ce voyage et vécu une journée qui restera gravée dans mon coeur comme une très belle aventure. D'autant que l'aventure est inachevée et appelle une suite : je reviendrai, insha'a l-llah...

 

retour chevres nil

 

Tandis que nous retraversons les villages pour regagner Le Caire, des villageois veulent nous inviter à boire le thé avec eux ; malheureusement, nous n'avons pas le temps... Les fellah rentrent des champs, on rentre les chèvres, on se prépare pour le repas du soir et la nuit. Voilà encore des images très présentes à mon esprit. L'escorte file à vive allure car le dernier bac nous attend. Je présente mes excuses, dans mon arabe approximatif, aux Egyptiens que du coup nous avons fait attendre. Dernières images du roi des fleuves, et dernier regard en direction de l'Horizon d'Aton. Nous roulons vers Le Caire dans la nuit, apercevant au passage Tuna el-Gebel illuminé. Nous faisons une brève halte dans un "rest", l'une de ces étapes qui jalonnent les routes désertiques et où on vend aux voyageurs de quoi boire et se restaurer. Là encore, Amro nous bichonne comme un père, nous achète de quoi boire et manger ; nous échangeons nos impressions alors que nous étions restés silencieux jusqu'à présent, peut-être pour ne pas risquer de briser la fragile féérie du moment. Je reviendrai en ces lieux, insha'a l-llah, pour une découverte plus approfondie, en prenant le temps de voir aussi Tuna el-Gebel et Beni Hassan... C'est décidé, la prochaine fois il faudra prévoir de séjourner à Minieh pour pouvoir prendre le temps – car quand on tombe amoureux de l'Egypte, on ne peut s'empêcher d'envisager toujours une prochaine fois...

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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 08:00

Voici les deux lettres que Louise Colet a envoyées à sa fille Henriette durant son voyage en Egypte et qu'elle reproduit dans son récit de voyage. Elles constituent un document intéressant sur l'esprit des voyageurs occidentaux de cette époque, ainsi que sur les conditions de voyage. Elles nous rendent aussi l'auteur plus proche, plus humain.

Portrait de Louise Colet et sa fille Henriette, par Adèle Grasset ( huile sur toile, 1842, musée Granet, Aix-en-Provence ).


Le Caire, jeudi soir, 7 h. 1/2, 21 octobre 1869.

Ma bien chère enfant,

Nous quittons le Caire dans un quart d'heure. Nous allons nous embarquer sur le Nil pour la haute Egypte. J'ai la gorge en feu, et la voix me manque ; n'importe, je veux partir. Je compte, pour résister à la fatigue, sur ma forte constitution ; mais avant tout, sur mon énergie morale. L'attrait puissant et si vif des choses inconnues me soutient, comme il m'aidera à mourir quand l'heure viendra ; je me fais, du passage de la vie à la mort, une émouvante curiosité. A l'heure présente, je me passionne pour chaque sensation nouvelle. Du haut de la citadelle du Caire, la vue est tout ce qu'il y a de plus admirable au monde. Rome n'a rien de comparable aux Tombeaux des Califes, nécropole des anciens sultans d'Egypte, située au commencement du désert1.

En revenant hier de cette excursion, j'ai acheté pour toi au bazar2 une ceinture, un collier et des babouches, et pour Emile un fez3, un chibouk4, etc., sans compter d'autres jolis objets pour les deux beaux enfants.

Je vous embrasse et vous bénis tous d'un coeur attendri.

On m'appelle, mes compagnons de route sont déjà en voiture ; au revoir, mais pas adieu. "



Notes :
1- Sous la plume d'une amoureuse de l'Italie, c'est un très beau compliment.
2- Il est très fréquent que les voyageurs d'autrefois utilisent le terme turc de bazar au lieu tu terme arabe de sûq ; l'Egypte est alors, ne l'oublions pas, sous domination ottomane et ils se trouvent donc le plus souvent en relation avec des Turcs, ou des chrétiens grecs ou arméniens d'influence ottomane.
3- Là encore, les Occidentaux d'alors adoptent le nom turc du couvre-chef ottoman qu'on appelle en Egypte tarbûsh.
4- Chibouk ( en turc " çubuk " , arabisé en " shubuq " ) : pipe turque à long tuyau.


La deuxième lettre est écrite à Louqsor le 31 octobre 1869 :


" Ma bien chère enfant,

Voilà plus de quinze jours que nous remontons le Nil et qu'en vérité je ne sais plus comment nous vivons. Je ne t'ai point écrit, la poste ne marchant pas ; mais on m'annonce qu'il y aura demain un bateau qui emportera nos lettres au Caire, et que peut-être aussi nous recevrons notre courrier de France, ce qui, hélas ! ne nous est pas encore arrivé, depuis que nous en sommes partis.

C'est une entrepise fort dure et fort périlleuse que ce voyage ; il faut être robuste d'esprit et de corps pour le continuer. Plusieurs de nos compagnons y ont déjà renoncé. Moi-même, déjà si malade d'une toux continue, j'aurais dû peut-être faire comme eux ; mais je n'ai pu me résigner à renoncer à cet éblouissant voyage dont j'avais si longtemps rêvé. La force m'a manqué jusqu'ici pour écrire au Siècle sur la Haute-Egypte. Avant tout il faut sauver sa peau et te revoir, chère enfant. Tu n'as pas d'idée de la chaleur qui nous dévore et de l'abêtissement que donne ce climat. Les mouches nous tyrannisent le jour et les moustiques la nuit. En t'écrivant, je souffre à crier ; heureusement, jusqu'ici j'ai échappé à la dysentrie et aux ophtalmies dont sont atteints plusieurs d'entre nous.

Les courses à âne qu'il nous faut faire pour voir les temples situés fort avant dans les terres inondées et dans les sables arides me mettent en sang. Aujourd'hui, pour visiter les ruines de Thèbes, j'ai dû renoncer à cette monture et me faire porter par des Arabes.

J'ai vu à distance les deux fameux colosses dont l'un est celui de Memnon ; leur base est encore submergée par l'inondation du Nil. Un Arabe, me voyant exténuée, m'a fait boire du lait de chamelle dans un vase fort sale.

A mon retour, je t'écris ces lignes ; il faut que je t'aime bien pour en avoir le courage.

Demain, on attend ici l'impératrice. Après-demain nous quitterons Louqsor pour remonter le Nil jusqu'à la première cataracte.

Je vous embrasse tous, le corps épuisé, mais l'âme encore vaillante.

L. C. "

 

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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 15:10

" Luxor - Sunset on the Nile " ( carte postale, début XXe s., éd. Gaddis & Seif, Louqsor, coll. Kaaper ).

Nous avions laissé Louise Colet au Caire, où elle achevait son premier séjour. Le Khédive Isma'il offre ensuite à ses invités, comme nous l'avons vu, une croisière sur le Nil vers la Haute-Egypte, de Boulaq à Assouan, et retour par le fleuve. Louise et ses amis font leurs adieux à Théophile Gautier, qui est très déçu de ne pouvoir être du voyage en raison de sa blessure. Parmi les quatre vapeurs et les trois dahabieh qui composent la flottille, les officiels et quelques journalistes triés sur le volet prennent place sur le " Béhera " , le plus grand vapeur. Louise, quant à elle, reçoit une cabine assez sinistre sur un petit vapeur, le " Gyzeh ", dans laquelle il fait une chaleur épouvantable. Voici la description qu'elle fait de ce bateau :

" On devinait que le Gyzeh avait été un de ces bateaux de luxe achetés à grands frais par Saïd-Pacha1. Aujourd'hui ces vestiges de magnificence à travers la saleté étaient aussi repoussants que les oripeaux fanés d'une courtisane réduite à la misère. " ( Chap. VIII p. 201 )




Départ de la flottille du port de Boulak ; annulation des excursions prévues vers les pyramides de Gyzeh, Dishouir et Meï-Doux, passage près du village de Tamô ou la tradition copte dit que Moïse a été déposé sur les eaux, annulation de l'étape à Bédrichyn pour la visite de la nécropole de Saqqarah (22 octobre). Etape à Béni Souef, où Louise descend à terre pour aller au bazar (23 octobre). Etape à Minieh où elle va également se promener, annulation de l'excursion aux grottes de Benchussen (24 octobre). Etape à Siout, où elle descend flâner et où ils assistent à la danse d'almées (24-25 octobre). Brève étape à Sohag pour recharger du charbon, puis étape de nuit à Girgeh (26 octobre). A Belianeh, annulation de l'excursion vers Abydos, étape à Queneh (27 octobre). Excursion au temple de Denderah (28 octobre). Séjour à Louqsor (29-31 octobre) : visite des temples de Louqsor et Karnak, du Ramesseum et des colosses de Memnon où Louise fait un malaise (30 octobre) ; préparatifs de l'arrivée de l'impératrice Eugénie (31 octobre). Départ de Louqsor et visite du temple d'Esneh (1er novembre). Etape à Edfou, où elle ne descend pas visiter le temple, puis étape de nuit aux carrières de Gibel-Silsileh (2 novembre). Etape à Ombos, où elle ne descend pas non plus voir le temple, puis arrivée à Assouan et visite de l'île Eléphantine (3-4 novembre).2


Des felouques sur le Nil aux environs du Caire ( " Cairo - Sunset on the Nile ", carte postale, début XXe s., éd. The Cairo Postcard Trust, Le Caire, coll. Kaaper ).

Pour une raison qu'ils ont du mal à comprendre, on fait embarquer les passagers le 21 octobre 1869 au soir, mais les bateaux ne partiront que le lendemain à l'aube. Cette première nuit à bord du " Gyzeh " est l'occasion de scènes cocasses que je vous recommande de lire, et du fameux cauchemar évoquant Flaubert, dont nous reparlerons à l'occasion dans un article spécifique car il ne relève pas vraiment des voyages bien qu'il soit très intéressant. Plus pertinente pour l'évocation des conditions de voyage au XIXe s. est l'anecdote sur l'astuce pour se protéger des moustiques :

" J'étendis un mouchoir de batiste sur mon oreiller, et après avoir oint mon visage d'huile de glycérine, je le couvris d'un de ces voiles de gaze bleue dont les moustiques et les mouches nous avaient déjà rendu au Caire l'usage indispensable. Ces affreux moustiques au long dard et aux ailes diaphanes formaient autour de moi comme une seconde gaze compacte, de sorte qu'on aurait pu dire que les cousins s'étaient transformés en cousinière3. L'huile de glycérine qu'ils ont en horreur me faisait braver leur piqûre ; mais leur bourdonnement agaçait mes nerfs. J'éteignis ma lumière pour ne pas les voir. C'était assez de les entendre et de les sentir frôler mon visage. " ( Chap. VIII pp. 202-203 )

Au matin, Louise est la seule à ne pas s'être fait dévorer par les insectes, et elle partagera son astuce avec ces messieurs, qui n'ont presque pas dormi : huile de glycérine contre les moustiques, et opium4 pour le sommeil. Mais tous ces désagréments sont oubliés quand la flottille se met en route au petit matin, après que la brume se soit levée :

Comme lorsqu'un rideau de théâtre se lève instantanément, un rayon de soleil vif, brûlant, perça en ce moment de flèches d'or la blancheur de la brume opaque qui nous dérobait le Nil, et le double horizon des deux rives nous apparut soudain ; les yeux éblouis erraient de tous côtés et hésitaient à se fixer pour mieux empreindre dans le souvenir l'ensemble et les détails de cet immense tableau. " ( Chap. IX p. 220 )


On a du mal à imaginer aujourd'hui ce qu'était l'inondation avant la construction du barrage : ici, le Nil arrivant jusqu'au pied des pyramides de Gizeh, que Louise ne pourra visiter ( " Le Caire - Vue de la Pyramide de Cheops pendant la crue ", carte postale, début XXe s.,  éd. The Cairo Postcard Trust, Le Caire, coll. Kaaper ).

La crue exceptionnellement haute cette année-là entraînera l'annulation de nombreuses visites, comme les pyramides de Gizeh, Saqqarah, Dahshour et Meidoum au début de la croisière. En fin de compte, en raison du caractère éprouvant de la chaleur et des attaques incessantes des moustiques, Louise s'en réjouit, préférant prendre le temps d'admirer les paysages et les scènes de la vie quotidienne qu'elle entrevoit :

" L'inondation des terres continuait à rendre impossible la visite des temples et des nécropoles. J'étais si lasse, et l'aspect du grand fleuve devenait d'une majesté tellement sublime, que je me félicitais de l'obstacle qui nous forçait à contempler, immobiles, l'éclatant tableau déroulé autour de nous. Les monuments de l'art, même ceux de l'antique Egypte, qui semblent, par leur durée, participer des choses éternelles, ne causent jamais à l'âme l'émotion immense, et pour ainsi dire palpitante d'une grande scène de la nature. " (Chap. X p. 253 )

Pour goûter cette fascination du paysage, elle s'isole sur le pont, contrairement à la plupart de ses compagnons de voyage qui préfèrent échanger traits d'esprit, petites piques ou mondanités. Combien est juste, une fois de plus, sa remarque au sujet de la sensibilité à laquelle il faut savoir s'ouvrir pour apprécier pleinement ce spectacle :

J'entends dire autour de moi que ce merveilleux paysage a le défaut d'être monotone : toujours de montagnes dénudées ! toujours des palmiers montant dans l'azur ! toujours des bisons5 ou des brebis paissant alentour des pauvres tourbis6 d'où un minaret jaillit dans un ciel sans nuage ! Pas un horizon inattendu et varié ! Les navires marchent des heures entières et l'aspect des deux rives ne change pas. Ceux qui parlent ainsi oublient les effets magiques de la lumière égyptienne. Lorsque le soleil qui décline darde ses premières pourpres sur la rive occidentale, on croirait qu'un sang jeune et rose s'infuse à travers l'immense étendue. Il jaillit comme un incendie au fond de l'éther bleu qu'il embrase, il colore de sa flamme jusqu'à la blafarde aridité du désert ; chaque caillou brille comme un rubis, chaque grain de sable devient une étincelle ; l'eau trouble du Nil se clarifie et semble bleue comme celle d'un lac de la Suisse.

Ce jour-là, en voyant le premier soleil couchant de la Haute-Egypte, je restai en extase et comme attendrie d'admiration et d'amour. La terre vivait et tressaillait à cette heure. Du brin d'herbe aux monts titaniques, tout participait à l'immense palpitation de son rayonnement. " ( Chap. X pp. 254-255 )


Lieu où, selon la tradition chrétienne d'Egypte, Moïse enfant aurait été déposé sur le Nil ( " Hiding place of Moses, Cairo ", carte postale, début XXe s., coll. Kaaper ).

Lors de l'escale à Beni Souef, elle a une altercation avec le drogman du " Gyzeh ", qui s'était proposé de l'accompagner à terre faire quelques emplettes au bazar ; elle découvre ainsi l'une des réalités de la société égyptienne, avec sa hiérarchisation et ses forts contrastes :

" Autant la physionomie de mon drogman du Caire était sympathique, autant la sienne l'était peu. C'était un garçon de vingt-cinq ans, à la mine à la fois fourbe, insolente et basse ; il était vêtu d'une redingote noire râpée, défroque de quelque Européen. (...) Des fellahs déguenillés et des enfants nus se pressaient sur le rivage. L'envie d'essayer mes forces et de voir un village arabe me déterminèrent ; et m'appuyant d'une main sur mon ombrelle et de l'autre à l'épaule du drogman qui marchait en avant, je franchis la planche reliant le pont du bateau au rivage7 ; armé d'un gourdin en guise de courbache, le drogman en menaçait les enfants qui nous entouraient en criant bacchich, et en aidant les pères et les mères qu'un cavas 8 rudoyait et poussait en avant à porter de lourdes charges de charbon à tous les bateaux de la flottille. J'interdis au drogman de malmener ces malheureux :
- Ce sont vos semblables ! lui dis-je.
- Mes semblables ! s'écria-t-il avec une expression de fureur orgueilleuse, madame, je suis chrétien ! je suis de race franque ! je sors de l'école des Frères ! j'ai de l'instruction ! moi, semblable à ces animaux, fils de fellahs ! oh ! non, madame, j'ai le droit de les battre ! j'ai reçu au baptême le grand nom d'un célèbre apôtre de la chrétienté.
- Peu importent vos divagations ! ... Je vous interdis de maltraiter ces pauvres créatures qui valent mieux que vous.
- Madame est sans doute musulmane, répliqua-t-il, en me toisant avec arrogance.
" ( Chap. X p. 258 )



L'une de ces scènes de la vie rurale sur les rives du Nil, auxquelles Louise est attentive ; tout au long de son séjour en Egypte, elle sera sensible à la condition des fellah ( " Cairo - Banks on the Nile ", carte postale, début XXe s.,  éd. The Cairo Postcard Trust, Le Caire, coll. Kaaper ).



A Qenah, on part en excursion visiter le temple de Denderah ; son récit nous donne une idée de ce que cela pouvait être à l'époque, c'est pourquoi nous ferons pour lui une entorse :

"
Etre debout à quatre heures du matin, monter sur un âne plus ou moins rétif me causait, je l'avoue, une sensation toujours désagréable. Pourtant, je persistai durant toutes ces excursions plus ou moins accablantes. Souvent en arrière, je faisais partie plutôt des traînards que de l'avant-garde ; mais tenant bon, et sûre d'arriver au lieu désigné pour notre halte, précédée du drogman et suivie de l'arabe qui guidait mon âne, j'allais, tout en contemplant le paysage, en écrivant çà et là des notes sur mon carnet suspendu à ma ceinture.
L'histoire de ce temple est trop connue pour que je la répète ici. (...) On est frappé de la profusion de têtes, de tableaux, de bas-reliefs dont il est couvert. On en a mis sur le plafond, sur les portes, les fenêtres, sur les soubassements, sur les parois et les escaliers. Parmi les figures d'un des bas-reliefs, est un portrait que la tradition désigne comme celui de Cléopâtre. J'ai dû à l'obligeance de M. Daninos9, l'estampage de ce portrait en relief.
A peine engagés sous le péristyle du temple, nous nous asseyons à terre pour déjeuner sur des tapis et faisons honneur avec plus ou moins d'entrain aux provisions apportées par les serviteurs de chaque navire. La lassitude nuit à l'appétit et à la vivacité de la causerie française. Les archéologues dissertent ; les uns s'égarent dans les chambres sans nombre ; les autres descendent dans les cryptes.
" (Chap. XI pp. 292-293 )



Des embarcations à Louqsor, qui donnent une idée de ce que Louise a pu voir : les lieux ont bien changé ( " Vue générale - Louqsor ", carte postale colorisée, début XXe s., coll. Kaaper ).

A Louqsor, on peut relever cette remarque sur le trafic d'antiquités et surtout de copies qui étaient proposées aux voyageurs :

" Louqsor était, il y a quelques années, le centre d'un commerce d'antiquités plus ou moins authentiques, mais les fouilles étant défendues désormais en Egypte, ce commerce languit et manque d'aliments.

Aussi y trouve-t-on quelques fabriques clandestines de scarabées, de statuettes et de stèles imités avec une adresse qui déroute l'antiquaire le plus exercé. " ( Chap. XII p. 300 )

 


La croisière se termine à Assouan, au début de novembre 1869 :

Ce qui étonne en arrivant à Assouan (situé du côté de la chaîne Arabique), c'est que le fleuve semble finir là, et que l'oeil surpris lui cherche en vain une issue. Assouan excite la curiosité de tout voyageur européen. On se trouve là dans un monde nouveau ; on dirait que l'Egypte y est finie et qu'une autre région commence ; on y voit, mêlés aux Arabes et aux Turcs, des nègres de toute origine. " ( Chap. XII pp. 318-319 )


Assouan, aux portes de la Nubie, offre un spectacle qui a toujours fasciné les voyageurs ( " Nillandschaft bei Assuan ", carte postale reproduisant un tableau daté de 1908, début XXe s., éd. AC, coll. Kaaper ).

Puisque c'est à Assouan que se termine le récit de voyage de Louise Colet, c'est ici que nous la laisserons. J'espère que vous aurez aimé voir l'Egypte à travers les yeux de cette première de nos voyageuses, et que cette série d'articles vous aura donné envie de lire son livre. 




Notes :

1- Mohammed Sa'id Pacha ( ar. محمد سعيد باشا ), fils de Mohammed 'Ali et oncle du khédive Isma'il ; gouverneur d'Egypte de 1854 à 1863.
2- La façon dont Louise note les noms de lieux est toujours assez fantaisiste et fluctuante, comme c'est souvent le cas chez les voy
ageurs occidentaux qui ne connaissent pas l'arabe. Sans oublier l'habitude française de franciser les noms de lieux étrangers... Pour identifier ces lieux si vous ne reconnaissez pas les noms, reportez-vous à la
page sur le vocabulaire des voyages d'autrefois.
3- C'est ainsi qu'on appelle une moustiquaire au XIXe s.
4- Le fameux laudanum, très en vogue à cette époque, en particulier dans les milieux littéraires.
5- Ce sont bien entendu des buffles, et non des bisons ; il s'agit sans doute d'une erreur due à un anglicisme, puisque "buffalo" signifie aussi bien buffle que bison en anglais. Rassurez-vous, pas de bisons sur les rives du Nil, même au XIXe s. !

6- Elle dit en note que c'est ainsi que les Européens qualifient les maisons en briques crues des fellah. Elle a dû confondre, par association avec la boue dont sont faites ces maisons, avec le mot "gourbi", que les Français emploient alors pour désigner les habitations modestes d'Afrique du Nord.

7- C'est encore ainsi qu'on débarque des felouques aujourd'hui, ce qui peut être parfois un peu épique !
8- Policier égyptien à cette époque.

9- Albert Daninos Pacha (1843-1925), membre d'une importante famille grecque installée en Egypte au XIXe s., égyptologue qui sera l'un des amis de Mariette Pacha.

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27 septembre 2009 7 27 /09 /septembre /2009 08:00

Panorama du Caire avec la Citadelle au premier plan ( carte postale, datée 1928, éd. Zogolopoulo Frères au Caire, coll. Kaaper )

Le Caire, la ville sainte de l'Islam, nous apparaît avec ses minarets aériens pointant dans l'air comme les mâts d'une flotte. Groupe monumental et superbe qui semble planer dans l'éther. La citadelle et la mosquée de Méhémet-Ali avec ses deux minarets et sa coupole dominent toute la cité. " ( Chap. III, pp. 78-79 )

Nous retrouvons Louise Colet pour la deuxième partie de son récit de voyage, avec son premier séjour au Caire. Au lieu de l'habituelle navigation sur le canal de Mahmoudieh, puis l'un des bras du Delta, le voyage se fait en train, via Damanhour, Kafr-Faiat et Tentah. Le chemin de fer est à l'époque l'un des symboles de la modernité, et le Khédive ne manque donc pas de faire convoyer ses invités vers la capitale par ce moyen de transport. Comme à Alexandrie, Louise est dès l'abord charmée par la ville, comme le montre la citation ci-dessus au moment où le train arrive au Caire. Son premier séjour au Caire durera du 17 au 22 octobre 1869. Grâce à la voiture et au drogman mis à la disposition de chacun par Isma'il Pacha1, l'intrépide Française peut visiter la capitale égyptienne à sa guise, n'hésitant pas à se lancer dans une folle équipée vers la forêt des palmiers pétrifiés !



Arrivée au Caire, installation à l'Hôtel-Royal place de l'Esbekieh, puis promenade nocturne avec une Française vivant au Caire (17 octobre).  Promenade dans la ville et visite de la Citadelle, audience privée du Khédive Isma'il Pacha au palais de Kasr el-Nil, puis le soir réception officielle de l'ensemble des invités au palais (18 octobre). Visite des mosquées Touloum, Sultan Hassan et El-Azhar, des tombeaux des califes, de la mosquée d'Amrou dans le quartier du Vieux-Caire (19-20 octobre). Expédition périlleuse à la forêt des palmiers pétrifiés (soir du 20 octobre). Promenade de Choubrak (21 octobre). Embarquement à bord du Gyzeh pour la croisière sur le Nil (21 octobre à minuit).


Le marché aux ânes du Caire, près du barrage (carte postale, début du XXe s., éd. B. Livadas & Coutsicos au Caire, coll. Kaaper )

De la fenêtre de son hôtel, elle observe la place de l'Esbekieh, les équipages accompagnés de leurs Saïs, mais surtout est surprise, comme on peut l'être aujourd'hui encore, par les ânes en pleine ville :

" Les ânes se croisent encore plus nombreux que les voitures. Cet animal biblique est resté la monture aimée des Egyptiens ; depuis le baudet mal étrillé, au poil inculte, aux jambes rugueuses, au sabot poussiéreux que montent les pauvres paysans arabes avec leurs charges de fruits et de légumes, jusqu'aux ânons fringants au pelage lisse et soyeux, à l'oeil intelligent, aux petites oreilles fines dressées comme des cornes d'antilope, richement harnachés, préférés des fonctionnaires turcs et des Européens que leurs affaires obligent à se hâter à travers les rues étroites du Caire. Les femmes des harems, assises à califourchon sur ce docile animal toujours en honneur sur la terre des Pharaons, prennent plaisir à parcourir la ville et à se rendre aux bazars pour faire des emplettes. "  ( Chap. III p. 82 )


Femme égyptienne se déplaçant à dos d'âne ( Carte postale, début du XXe s., éd. Lehnert & Landrock au Caire, coll. Kaaper )

Elle n'est pas tendre, d'ailleurs, dans ses premières impressions, avec les femmes des harems :
" Accompagnées d'un ou de deux eunuques, elles se dandinent lourdement et grassement sur ces petits ânons élégants et sveltes ; couvertes de leur abbarah 2 en taffetas noir qui les enveloppe comme un domino3, le ventre en avant, on dirait de ces gros insectes nommés caffards, enfourchés sur des aiguilles. Le abbarah, entr'ouvert par devant, laisse apercevoir une jupe de soie rose ou jaune. Un fermoir d'or ou d'argent, en forme de tourniquet, relie et fixe à la racine du nez le voile, aussi en taffetas noir, à une petite pièce de même étoffe tendue sur le bas du visage. Elles ne laissent voir que leurs yeux généralement fort beaux ; leurs pieds s'épatent dans de larges babouches jaunes ou rouges. Celles qui marchent à travers les rues ont l'allure d'oies pantelantes dans un bourbier.
Les plus jeunes, les plus jolies et les plus riches se promènent dans des landaus4 ou dans des calèches où elles s'entassent au nombre de six. Leurs vêtements, au lieu d'être noirs, sont de couleurs éclatantes ; le rose est la nuance préférée de ces élégantes des harems. On les rencontre au soleil couchant dans les allées de Choubrah5, la promenade fashionable du Caire ; elles minaudent des yeux et de l'éventail comme les cocottes parisiennes à l'entour du lac. Deux eunuques, assis sur le siège, de chaque côté de l'arbadji (cocher) et deux autres, debout derrière la voiture comme des valets de bonne maison, veillent à ce que la coquetterie de ces dames n'ait pas de résultats effectifs. 
" ( Chap. III pp. 82-83 )


Elle note également un phénomène que reconnaîtront tous ceux qui sont allés en Egypte : La nuit me surprend à ma fenêtre. Nuit soudaine, sans la transition du crépuscule, on passe de la pourpre éclatante et de l'or en fusion du soleil couchant à la teinte d'opale d'un ciel étoilé. La lune se lève éclairant, de son orbe énorme, le ciel transparent. C'est aussi sans transition qu'à la chaleur dévorante du jour succède une fraîcheur subite qui vous pénètre par tous les pores. " (Chap. III p. 86 )


La place de l'Opéra au Caire, au coeur du quartier de style occidental aménagé sous l'impulsion du Khédive Isma'il ; l'Opéra, que l'on voit à l'arrière-plan à gauche, derrière la statue, a d'ailleurs été construit pour les fêtes de l'inauguration du canal de Suez et a vu la première représentation de l'Aïda de Verdi ( carte postale, début XXe s., éd. Livadas & Coutsicos au Caire, coll. Kaaper )

Critique, Louise Colet l'est tant vis-à-vis de l'occidentalisation architecturale du Caire menée par le Khédive, francophile qui a beaucoup admiré Paris...

" Vu à la lueur des astres et des fanaux qui éclairent ces ruelles étranglées, et des becs de gaz illuminant les rues plus larges, le Caire m'apparaît, ce soir-là, comme une ville en reconstruction. On y élève partout de grandes maisons, des théâtres, des usines à l'architecture européenne. On y perce en tous sens des places et des squares. La fièvre ruineuse des prétendus embellissements et assainissements de nos Haussmann a gagné le Caire. Je crois que pour la cité égyptienne elle ne produira que des résultats absolument négatifs. Les ruelles étroites et tortueuses tendues de velarium durant le jour étaient un refuge bienfaisant contre le soleil d'Afrique. Enlever au Caire la fraîcheur et l'ombre, c'est lui enlever la salubrité.
Comme art, les constructions ne sont que des bâtisses banales sans caractère. On laisse périr des chefs-d'oeuvre exquis et inimitables de l'architecture arabe, et on élève à grands frais ces monuments vulgaires.
" ( Chap. III pp. 88-89 )



Groupe de Turcs et d'Egyptiens vêtus à la mode occidentale, devant le temple de Philae ( détail d'une carte postale, début du XXe s., éd. G. K., coll. Kaaper )

... que de l'adoption par les Turcs du costume occidental : une attitude qui tranche, une fois de plus, avec la vision de la plupart de ses contemporains. Ne nous y trompons pas toutefois, son point de vue relève aussi de l'envie d'exotisme orientaliste, dont aucun Occidental aujourd'hui encore et même s'il est de bonne foi, ne peut se départir tant cela est ancré dans nos rapports avec l'Orient.

" Depuis le vice-roi jusqu'au plus simple effendi, tous étaient vêtus de la redingote en drap noir, serrée à la taille et flottant sur le pantalon. Costume bâtard, sans caractère, qui depuis les réformes du sultan Mahmoud6 a remplacé dans tous les pays musulmans l'ancienne splendeur des vêtements turcs. La coiffure est messeyante à l'égal de l'habillement. Le fez (tarbouche) de laine amarante au gland de soie d'un bleu sombre adhère disgrâcieusement comme la calotte de nos prêtres à ces têtes orientales, dont la plastique ressortait autrefois sous la blancheur des vastes turbans aux plis vaporeux au milieu desquels flamboyait une aigrette de pierreries. Désormais une assemblée d'hommes, soit en Egypte, en Turquie ou en Perse, offre un aspect aussi morne qu'une réunion de Français ou d'Anglais. La lourdeur du costume moderne des fils de Mahomet rendait, ce soir-là, moins insensible l'inélégance des habits noirs des Européens sur lesquels éclataient à l'envi les grands cordons de toute nuance, les crachats7 et les brochettes de croix. Toutes les femmes vêtues à la française avaient la plupart des toilettes défraîchies ; quelques-unes trop richement parées exagéraient les modes parisiennes. " ( Chap. III p. 123, lors de la réception chez le Khédive )

Elle préfère aux mondanités et au ton français des réceptions officielles les promenades seule dans la capitale égyptienne en compagnie de son drogman :
"Je sentis le lendemain (19 octobre) de cette soirée à la française chez le vice-roi une extrême lassitude d'esprit et le désir de me promener seule à travers le Caire. J'avais hâte de m'arracher à l'atmosphère banale des Philistins, où les choses puériles et mesquines usurpent l'importance des choses vraiment grandes. Il me fallait des émotions plus larges de l'art et de la nature.
Dès sept heures du matin, j'étais en voiture ; mon drogman Ali, placé sur le siège à côté de l'arbadji, lui ordonna de me conduire aux mosquées les plus célèbres
." ( Chap. VI p. 162 )
 


Panorama sur la ville du Caire depuis la Citadelle ( carte postale, années 1910, éd. C. Ballis au Caire, coll. Kaaper )

Et elle s'enthousiasme lors de ses visites pour les merveilles cairotes, comme par exemple pour la vue sur la ville et ses environs depuis la Citadelle du Caire :

" On a beau avoir à ses pieds les rocs bouleversés du Saut-du-Mamelouk attestant la vérité du récit historique8, l'épouvante de ce drame se dissipe sous l'éblouissement du panorama du Caire, qui se déroule soudain devant vous. On s'assied au bord du gouffre de peur du vertige, et alors, ravi, émerveillé, on ne songe plus qu'à fixer dans son souvenir  ce vaste tableau, l'un des plus splendides du monde. Sur la rive gauche du Nil, les trois pyramides de Gyseh, pesamment assises au penchant de la chaîne lybique, se détachent sur le fond d'or du ciel incandescent. Le grand fleuve, se déployant majestueux, s'avance lentement vers la ville sainte ; il entoure de ses bras lumineux l'île verte de Rondah, où des villas se groupent à l'ombre ; puis il côtoie le vieux Caire et le faubourg de Boulak ; il contourne enfin une partie de l'immense cité qui se dresse en nettes saillies au pied de la citadelle. Les massives coupoles des mosquées et les minarets aériens surgissent innombrables, découpant dans le vif azur la blancheur de leurs marbres ouvragés. (...) Puis les bosquets de palmiers s'alternent avec les habitations, sur les deux rives du fleuve, dépliant dans l'éther leurs éventails verts gigantesques.  Et, comme un cadre incommensurable à la cité radieuse, au fleuve fécond, à la végétation exubérante, le désert morne et aride qui semble fumer sous l'embrasement du soleil. C'est d'un effet foudroyant et sublime. On se sent comme perdu au sein de cette nature écrasante." ( Chap. III pp. 100-101 )

Nous ne pourrions terminer sur ce séjour au Caire sans un extrait de l'escapade à la forêt des palmiers pétrifiés, que je vous recommande de lire en intégralité tant l'épisode est savoureux. On y voit tout l'esprit aventureux de Louise. Après avoir visité le matin la nécropole mamlûk, elle souhaite se rendre à la fameuse forêt, située dans le désert ; mais son cocher lui rétorque qu'il faut pour cela une voiture à quatre chevaux et qu'il refuse de s'y aventurer. Elle insiste tant que son drogman finit par céder et lui promet de trouver la voiture pour 14h. Malgré les contretemps et les difficultés, Louise ne renonce pas.
"Enfin à quatre heures et demie, l'attelage arrive. Mais un nouvel obstacle se produit : le cocher, un jeune Nubien aux traits superbes (...), déclare qu'il y a péril si près de la nuit à s'engager dans le désert où errent les Bédouins vagabonds, voleurs, assassins. J'objecte qu'il n'y a pas de nuit par cette pleine lune qui se lève (...). Ali parlemente ; un second drogman armé s'offre à nous accompagner. L'arbadji, rassuré, se décide à partir, et, poussant des exclamations gutturales, il fouette ses quatre chevaux flanqués de deux saïs vigoureux. Me voilà lancée à l'aventure sous la garde de cinq Arabes qui me sont inconnus. J'aime ces hasards qui remuent, ces émotions par lesquelles on se sent vivre." (Chap. VII pp. 180-181 )
Je vous laisse le soin de découvrir la suite du récit mouvementé de cette équipée nocturne, dont elle ne reviendra qu'à 21h...

Malheureusement, elle ne fait pas le récit de son second séjour au Caire, dont elle nous dit simplement dans une des notes du chapitre VII qu'il dura 3 mois : elle resta donc bien au-delà de l'inauguration officielle du canal de Suez, qui eut lieu le 17 novembre 1859, soit jusqu'en janvier 1860.




Notes :

1- Voir au sujet d'Isma'il Pacha les articles qui lui ont été consacrés dans les Horizons, l'un sur sa
biographie, l'autre sur l'influence française au Caire sous son règne.
2- Nous verrons dans un prochain article les éléments du costume des Egyptiennes d'autrefois. L'abbarah était une grande pièce d'étoffe dans laquelle les femmes se drapaient pour sortir.
3- Sorte de robe à capuche portée autrefois par les femmes occidentales lors des bals masqués et du carnaval.
4- Le landau est une voiture ouverte à quatre roues tirée par deux ou quatre chevaux, disposant de quatre places face à face et deux strapontins, à capote double. Il était au XIXe s. un véhicule de luxe.
5- Shubra se trouve au nord de la gare Ramsès ; c'est Mohammed 'Ali qui a fait aménager cette promenade pour donner accès à un petit palais qu'il a fait construire ; comme le dit Louise, c'était le lieu à la mode où se montrer au Caire.
6- Le sultan ottoman Mahmûd II ( sultan de 1808 à 1839 ).
7- Terme familier et quelque peu péjoratif désignant une plaque ou un insigne des grades supérieurs des ordres de chevalerie.
8- Mohammed 'Ali fit venir les principaux Mamlûk dans la Citadelle du Caire en 1811 et ordonna de tous les massacrer ; selon la tradition, d'ailleurs rapportée plus haut par Louise dans son récit, seul un bey parvint à s'échapper en lançant son cheval par-dessus la muraille au lieu surnommé depuis le " Saut du Mamelouk ".

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Voyages en Egypte
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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 17:00


" En route ! maintenant, lecteurs, suivez-moi comme des compagnons bienveillants, et puissent mes récits vous distraire des soucis que tout homme porte en soi. En les écrivant, je cherche moi-même l'oubli.1" ( Avant-propos de Louise Colet, p. 3 )

Le ton est donné, son livre n'a pas la prétention d'être un ouvrage savant, elle veut y mêler anecdotes et impressions, partager ce qu'elle a vu et ressenti lors de ce voyage ; et on y trouve aussi résumée toute la personnalité de Louise : à la fois forte et sensible. Il n'était absolument pas facile de faire un choix parmi les nombreux extraits délicieux de son ouvrage. J'ai pris le parti de mettre plutôt l'accent sur ce qui fait l'originalité du récit de Louise Colet - les sensations, les émotions, l'intérêt pour le peuple égyptien, les anecdotes de voyage - , laissant de ce fait généralement de côté les descriptions de monuments2. Et puisque le point de vue de cette voyageuse est original et qu'il serait dommage de renoncer à certains passages, j'ai décidé de répartir ces extraits sur trois articles en fonction des grandes étapes du voyage : la traversée et Alexandrie ( l'article d'aujourd'hui ), Le Caire, la croisière en Haute-Egypte.


Carte montrant le périple effectué en Egypte par Louise Colet ; nous n'avons malheureusement pas de détails sur la suite du voyage après Assouan.


Comme nous l'avons vu dans le précédent
article, c'est en 1873 que Louise Colet rédige ses Pays Lumineux. Trois années se sont écoulées, mais ce récit de voyage ne perd rien de sa spontanéité car, en dehors de ses souvenirs, elle s'appuie sur les nombreuses notes prises durant son séjour. Vous vous en souvenez, elle était partie en tant que correspondante pour le journal " Le Siècle " afin de faire le récit des festivités liées à l'inauguration du Canal de Suez ; mais elle y mettra peu d'enthousiasme et préfèrera noter ses impressions et les péripéties vécues.  L'ouvrage sera publié à titre posthume, puisque Louise meurt en 1876, mais des extraits en étaient déjà parus dans la presse.


Le voyage commence le 7 octobre 1869 à Paris, à la gare de Lyon, où Louise prend place à bord du train pour Marseille. Nous avons déjà eu l'occasion de le voir, Marseille était depuis longtemps déjà le point de départ de nombreux voyageurs pour Alexandrie, à cette époque à travers les paquebots des Messageries Impériales. La traversée dure moins d'une semaine, du 9 au 15 octobre, d'abord en longeant les côtes de la Corse, de la Sardaigne et de l'Italie ; à partir de Messine, on voyage en pleine mer. Elle nous laisse une description du paquebot sur lequel elle effectue la traversée, le " Moeris " 3 :



Le " Moeris ", le paquebot sur lequel Louise a voyagé  de Marseille à Alexandrie ; il est ici dans le port d'Alger, donc après 1873 ( photographie, entre 1873 et 1890, coll. part. ).


" Le Moeris était un des plus vastes paquebots des Messageries Impériales. Les soins de propreté et de confort qu'on trouvait à son bord redoublèrent à l'occasion des fêtes auxquelles nous allions assister. (...) Trois rangs de tables, somptueusement servies, se déployaient dans toute la longueur de l'immense salon de ce beau navire. La lumière des girandoles reflétée par les glaces des parois faisait scintiller les cristaux et l'argenterie. Les parfums de fleurs et des fruits groupés dans les surtouts se mêlaient à l'odeur appétissante des mets les plus rares. Le meilleur des restaurants parisiens n'aurait pu offrir un dîner plus exquis à une réunion de gourmets. Nous étions là cent cinquante convives, les Français en majorité, puis des Allemands, des Espagnols, des Portugais, des Hollandais, des Belges, des Norwégiens, etc. Je fus placée entre M. Charles de Lesseps4 et le capitaine du Moeris. " ( Chap. I pp. 22-23 )




Arrivée le 15 octobre 1869 au matin. Installation mouvementée à l'Hôtel de l'Europe. Visites aux Aiguilles de Cléopâtre, à la Colonne de Pompée, au Canal de Mahmoudieh et aux jardins du Khédive. Départ pour Le Caire le 17 octobre.


La place des Consuls à Alexandrie, sur laquelle se trouvait l'hôtel dans lequel Louise fut logée lors de son séjour alexandrin ; elle était considérée comme la plus belle place de la ville ( carte postale colorisée et ornée, datée 1907, coll. Kaaper ).


Le séjour à Alexandrie sera relativement bref, du 15 au 17 octobre ; encore Louise, ne faisant pas partie des personnalités les plus importantes, aura-t-elle la chance de disposer d'un jour de plus pour ses visites. Dès l'arrivée, elle est sous le charme de la ville et deux choses la marquent : la lumière si particulière qui la fascine5 et ses références aux grandes figures de l'Antiquité classique gréco-romaine, César, Pompée, Antoine,  et Cléopâtre, bien sûr, à laquelle son féminisme ne peut qu'être sensible6 ... Puis elle découvre la ville dans sa réalité actuelle, prend le temps de l'observer au cours de ses promenades : elle commence à s'ouvrir à l'Egypte contemporaine, au sort du peuple égyptien7.


A six heures tous les passagers sont sur pied et se pressent sur le pont. Le rivage plan de l'Egypte nous apparaît. Bientôt un minaret8, pointant dans l'azur d'un ciel de flamme, nous signale la rade d'Alexandrie, qui fut dans l'antiquité une des plus célèbres et des plus magnifiques du monde. Les navires de toutes les nations y affluent en ce moment et semblent ranimer sa splendeur évanouie. "  ( Chap. I pp. 53-54 )


Le fort de Qayit Bey, site de l'ancien Phare d'Alexandrie, à l'entrée du port ( carte postale du début du XXe s., éd. Levy & Cie à Alexandrie, coll. Kaaper ).


"  
(...) je ne détache plus mes regards de cette rade mémorable d'Alexandrie. Les bords qui enserrent son vaste bassin se dessinent autour de nous à mesure que nous approchons. La lumière du ciel africain fait saillir tous les objets avec un relief inouï sous un ciel d'un bleu incandescent où flottent, çà et là, quelques nuées roses, d'un rose tendre de camélia. Je n'ai vu qu'en Egypte ces effets de lumière qui surpassent en vigueur et en beauté ceux de l'Italie et de la Grèce. On dirait que le sang circule dans ces nuées comme sous la peau veloutée d'un visage de vingt ans. Il y a entre l'homme et cette atmosphère ardente et émue une communication magnétique qu'on ne saurait nier. (...) Les générations se sont complu à donner un de ces grands noms romains à chaque débris de monuments antiques.
Pompée ! César ! Antoine ! ces figures colossales qui ont dominé le monde se dressent au-dessus des plus hauts monolithes. Leurs fantômes errent encore sur cette terre d'Egypte. Plutarque les ranime pour nous. Plutarque nous fait revoir Cléopâtre vivante, vertigineuse beauté, intelligence grecque, sirène et muse, reine et courtisane (...). Ce spectre impérieux de toutes les charnelles passions humaines flotte au travers de la lumière embrasée et ambiante. (...) Ainsi j'évoquai en face de l'Alexandrie moderne les grandeurs de l'Alexandrie antique.
"  ( Chap. I pp. 55-57 )


Le port d'Alexandrie au début du XXe s. ( carte postale colorisée, éd. The Cairo Post-Card Trust, coll. Kaaper ).

Tous les idiomes se heurtent dans l'air, toutes les nationalités se croisent dans Alexandrie. Sa population cosmopolite est de deux cent cinquante mille âmes. Les Italiens, les Grecs, les Arméniens y sont en majorité 9 ; ils sont à la tête du grand et du menu commerce, de la direction et du service des hôtels défrayés par eux. " ( Chap. II pp. 59-60 )

Comparant les étrangers installés à Alexandrie à ceux du Caire, elle fait cette remarque surprenante pour son époque : " (...) au Caire les maîtres d'hôtel, exploiteurs cyniques, n'eurent qu'un but, s'enrichir à nos dépens et escamoter la générosité du souverain10 transformée par eux en lésine apparente. Français, Grecs et Italiens, ces exploiteurs étaient la lie et l'écume de leur nation qui les avait tous chassés pour quelque méfait ; insolents et ridicules dans leurs habits étriqués et se targuant du titre de chrétiens, quand je les voyais rire en face des pauvres fellahs auxquels, pour le plus léger délit, ils infligeaient la courbache11, je pensais et je disais parfois tout haut que cette correction brutale eût été plus justement appliquée sur l'échine de ces Européens avilis par tous les vices. " ( Chap. II p. 66 )


La mosquée Abû l-Abbas el-Mursi, l'une des plus importantes de la ville, dont Louise aperçoit le minaret lorsque le paquebot arrive en vue d'Alexandrie ; elle croit que la mosquée est en cours de construction, alors qu'il s'agit d'une restauration certes importante ( carte postale colorisée, datée 1906, éd. Lichtenstern & Harari au Caire, coll. Kaaper) .

" Au moment où je sors des jardins12, le chef des jardiniers me présente une branche chargée d'exquises mandarines en me demandant le batchiche 13 (pourboire) sacramentel. Pour la première fois j'entends retentir ce mot attristant et honteux : attristant dans la bouche du pauvre fellah, qui le murmure à la dérobée comme un cri de sa misère aux abois, honteux dans celle des fonctionnaires qui depuis les plus élevés jusqu'aux plus humbles prélèvent, sous toutes les formes, la dîme des batchiches. C'est la buona mano des Italiens, ce sont nos pots-de-vin, plus âpres en Egypte et plus éhontés, servilement et tyranniquement prélevés en toute occasion.
Je donne de tout coeur, ce jour-là, mon premier batchiche, regrettant de ne pouvoir le multiplier en pluie d'or sur les malheureux fellahs dont déjà la lamentable détresse assombrit pour moi cette nature splendide.
" ( Chap. II pp. 69-70 )14



Le Canal de Mahmoudieh à Alexandrie ; on y trouvait les maisons de campagne des notables de la ville, ainsi que les jardins du Khédive où Louise situe l'anecdote du bakhshish ( carte postale du début du XXe s., éd. L.C., coll. Kaaper ).


Notes :

1- Allusion peut-être à la nostalgie de sa liaison avec Flaubert. En tout cas, à la fin de sa vie, Louise Colet est relativement seule, beaucoup de monde ayant tourné le dos à l'ancienne " Muse ".
2- Il me semble d'ailleurs plus intéressant de prévoir des articles confrontant les points de vue de différents voyageurs, à différentes époques, sur un monument.
3- " Le Moeris " a été lancé à La Ciotat en 1863 pour assurer les liaisons avec l'Egypte ; en 1869, il est modifié et allongé de 10m afin de transporter les invités du Khédive pour l'inauguration du canal de Suez. Il desservira exclusivement l'Egypte jusqu'en 1873, puis alternera ensuite avec des traversées pour Alger. Il sera démantelé en 1890. ( in
l'Encyclopédie des Messageries Maritimes , site très intéressant sur les paquebots de cette compagnie).
4- Charles de Lesseps et son frère Victor faisaient la traversée pour rejoindre leur père Ferdinand en Egypte.
5- Elle revient souvent sur le sujet au cours de son récit, et tous ceux qui sont allés en Egypte savent qu'effectivement la lumière y est très particulière. D'où le titre de son livre.
6- Elle mentionne également dans le même ordre d'idées Hypathie, fille de Théon, mathématicienne et philosophe alexandrine des IVe-Ve s. , reconnue pour son savoir, et qui, étant païenne, fut massacrée par les chrétiens en 415 car ils l'accusaient d'encourager les persécutions à leur encontre.
7- C'est une des originalités de l'approche de Louise Colet, qui tranche souvent sur la vision courante à son époque, laquelle est souvent teintée d'un racisme qui choque parfois le lecteur d'aujourd'hui.
8- Elle dit plus loin qu'il s'agit du minaret d'une mosquée en construction : il s'agit, d'après l'emplacement qu'elle mentionne, de la mosquée Abû l-Abbas el-Mursi, qui était alors en totale restauration.
9- Alexandrie a toujours été en Egypte une ville un peu à part, cosmopolite depuis l'Antiquité. Les Italiens étaient solidement implantés à Alexandrie depuis le Moyen Age et furent parmi les premiers à y disposer d'un comptoir commercial. Fondée par les Grecs, Alexandrie a toujours compté une importante communauté grecque, même après l'invasion arabe ; au XIXe s., de nombreux Grecs sont venus chercher fortune dans cette ville. Enfin, les Arméniens, déjà présents à l'époque mamlûk, étaient nombreux à l'époque ottomane, car ils étaient souvent employés dans l'administration.
10- Louise Colet mentionne un peu plus haut que le Khedive a alloué une somme journalière  de 70 francs pour la nourriture et le logement de chaque invité, ce qui est confortable à l'époque !
11- Fouet formé de plusieurs lanières de cuir tressées.
12- Les jardins du Khédive sur les bords du canal de Mahmoudieh.
13-Il est fréquent que Louise orthographie mal les termes arabes, langue qu'elle ne pratique pas. Il s'agit bien entendu de l'incontournable bakhshish.
14- Cette remarque faite il y a presque 150 ans est toujours d'actualité et cela surprend toujours le voyageur ou l'étranger arrivant en Egypte.

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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 08:00

Je vous l'avais promis depuis longtemps, nous allons aujourd'hui rencontrer une femme qui a laissé le récit de son voyage en Egypte au milieu du XIXe s. Car parmi les visiteurs ayant publié un ouvrage sur leur séjour sur les rives du Nil, il y aussi des femmes, et pas toujours accompagnées de leur époux. Moins connus, ces récits ont l'intérêt d'offrir un autre regard. La première de ces femmes que nous rencontrerons est Louise Colet, avec ses Pays Lumineux - Voyage en Orient ( éd. E. Dentu, Paris, 1879 ) 1


Portrait de Louise Colet en 1844, au moment où elle se sépare de son mari et juste avant qu'elle ne rencontre Gustave Flaubert.

Louise Revoil (1810-1876) est une femme de lettres née à Aix-en-Provence. Descendante par sa mère d'une famille de Conseillers au Parlement de Provence et soeur du peintre Pierre Revoil, elle est déjà connue à Aix comme poétesse et femme de lettres. Mais elle voit plus grand, et elle épouse en 1834 le musicien Hippolyte Colet (1808-1851), professeur au Conservatoire de Paris, afin de gagner la capitale. Là, elle publiera un certain nombre d'oeuvres et recevra plusieurs prix de l'Académie française2. Son mariage ne sera pas heureux ; dès 1838, les Colet se séparent de biens, puis se séparent de fait en 1843. Elle anime rue de Sèvres un salon littéraire très en vogue et fréquente les artistes et écrivains de son temps, parmi lesquels certains seront ses amants comme Victor Hugo, Gustave Flaubert3 , Alfred de Vigny ou encore Alfred de Musset. Veuve en 1851, elle veut vivre de sa plume. Louise est une femme libre au caractère bien trempé, assez intransigeante sur ses convictions féministes et révolutionnaires ; ce qui ne l'empêche pas, comme cela transparaît dans son récit, d'apprécier parfois les mondanités. Elle veut être reconnue en tant que femme et en tant qu'auteur, même si à vrai dire son oeuvre est de qualité assez médiocre. Aujourd'hui, elle reste surtout connue pour sa liaison houleuse avec Gustave Flaubert, qui lui a adressé une extraordinaire correspondance.


Louise Colet séjourne quatre mois en Egypte d'octobre 1869 à janvier 1870. Comme elle l'explique dans la préface de son ouvrage, elle est invitée grâce à son ami Louis Alloury4 à s'y rendre pour assister aux fêtes d'inauguration du canal de Suez. Elle fait office de correspondante pour le journal le « Siècle », auquel elle n'enverra en fait que deux missives sous le pseudonyme masculin arabe Mohammed El Akmar. Elle va en profiter pour parcourir pendant 6 mois l'Egypte, l'Italie du Sud, la Grèce et la Turquie. C'est le 7 octobre 1869 qu'elle quitte Paris pour gagner Marseille par le train. Là, elle embarque au port de la Joliette, le 9 octobre, à bord du paquebot à vapeur des Messageries Impériales, le " Moeris ", à destination de l'Egypte ; à bord, de nombreux voyageurs célèbres, « des artistes, des littérateurs, des savants et quelques hommes du monde » comme elle l'écrit dans son récit, font eux aussi le déplacement pour l'inauguration du canal. Son récit de la traversée, émaillé d'anecdotes croustillantes, nous laisse aussi entrevoir ce qu'était à l'époque un voyage par mer vers Alexandrie.



Portrait de Louise Colet en 1869, au moment où elle se rend en Egypte. La Muse a vieilli et vu certains lui tourner le dos, mais elle n'a rien perdu de sa verve.

Ils arrivent à Alexandrie le vendredi 15 octobre 1869 et sont accueillis par Ferdinand de Lesseps en personne. Louise est immédiatement sous le charme de l'Egypte, qu'elle voit d'abord à travers ses références à l'Antiquité classique. Le paysage, d'emblée, la fascine et elle reviendra d'ailleurs souvent au cours de son récit sur la lumière et les couchers de soleil. Elle est logée, après quelques péripéties, à l'Hôtel de l'Europe, sur la place des Consuls, selon elle « la plus belle d'Alexandrie ». Un Italien, Tonino Salomone Bey, officier de cérémonie du Khédive, est chargé d'accueillir les voyageurs, tous considérés comme les invités du Khédive, et d'organiser leur escorte vers Le Caire et la Haute-Egypte. Elle décide de ne partir pour Le Caire que le 17 octobre, afin d'avoir le temps de visiter un peu Alexandrie. Le 17 octobre, elle prend enfin le train pour Le Caire. Logée au premier étage de l'Hôtel-Royal, place de l'Esbekieh, elle observe la capitale égyptienne et livre ses premières impressions. Les officiers du Khédive mettent à sa disposition une voiture, des saïs et un drogman5 , de 6h00 du matin à minuit, ce qui lui permet de se promener dans la capitale égyptienne. Déçue par la réception à la française du Khédive, elle se prend à rêver d'une soirée orientale. Le Khédive offre à ses invités, répartis sur une flottille de quatre vapeurs et trois dahabieh, une croisière sur le Nil vers la Haute-Egypte, pour laquelle on remet à chacun un itinéraire avec le programme du voyage. On va de déception en déception : en raison de l'importance de la crue, de nombreuses visites seront annulées. Le voyage à bord du vapeur " Le Gyzeh " est éprouvant, donnant lieu à des récits assez cocasses qui permettent d'imaginer ce qu'est à l'époque une croisière sur le Nil. En Haute-Egypte, Louise a du mal à supporter le climat et sa santé s'affaiblit ; mais elle ne renonce pas, contrairement à certains de ses compagnons masculins qui préfèrent rebrousser chemin vers Le Caire. C'est à Assyout que Louise voit pour la première fois des « almées », celles dont elle avait été si jalouse quand Flaubert avait voyagé en Egypte en 18496, et à Qeneh qu'elle entre pour la première fois, privilège de voyageuse, dans un harem, certes modeste, chez le consul arabe. Le récit se termine de façon un peu abrupte à Assouan, où elle évoque la ville et l'île Eléphantine. Manquent le voyage de retour vers Le Caire, le second séjour dans la capitale et les fêtes de l'inauguration du Canal, qui auront lieu le 17 novembre 1869. On sait que durant son second séjour au Caire, elle sympathisera avec deux princesses de la famille du Khédive, qui lui permettront d'entrer dans le secret des harems de la haute société égyptienne.



Louise Colet caricaturée pour son féminisme par Edw. Ancourt dans " Le Bouffon " du 23 février 1868.

Elle rédige son récit de voyage en octobre 1873, à partir des notes prises sur place et de ses souvenirs. Louise Colet a un regard original sur l'Egypte. Parce qu'elle est une femme sans doute, et une femme qui n'a ni froid aux yeux, ni sa plume dans sa poche, si on peut dire. Et aussi sans doute en raison de ses vigoureuses opinions. Certes, elle n'est pas toujours exempte de préjugés7 ou de visions déformées par l'orientalisme, mais néanmoins son témoignage est d'autant plus intéressant qu'elle adopte un point de vue qui n'est pas celui qu'on rencontre chez la plupart des voyageurs de son temps. Comme cela apparaît dans son ouvrage, elle a lu les récits d'autres voyageurs avant de se rendre en Egypte, puisqu'elle cite Volney, Norden, Pococke, Niebuhr, Savary, Châteaubriand. Dès le début de son voyage, elle se montre très sensible aux conditions de vie de la population et aux fellah8,  n'hésitant pas à dénoncer ce qui la choque9 ; évidemment, elle s'intéresse aussi au sort des femmes, avec lesquelles elle n'est cependant pas toujours tendre.  Elle apprécie l'architecture arabe, qu'elle préfère aux bâtiments à la française du Caire moderne. Si elle évoque les monuments les plus marquants, elle ne se hasarde pas dans de grandes descriptions, précisant qu'elle n'en a pas la prétention puisqu'elle n'est pas une spécialiste ; elle semble d'ailleurs peu goûter les ruines antiques et ne descendra pas à terre pour visiter les temples d'Edfou et Kom Ombo. Par contre, elle aime flâner seule, en compagnie de son drogman, dans les ruelles et les souq des endroits où les navires font étape ; occasion pour elle de voir une autre Egypte.



Gustave Flauvert, qui fut sans doute son grand amour et laissa des blessures durables qui apparaissent dans son récit de voyage : 20 ans après, son voyage en Egypte sonne un peu comme une revanche.

Durant son voyage, Louise adresse à sa fille10 deux belles lettres que nous citerons en intégralité dans de prochains articles, car elles sont un intéressant témoignage. Enfin, un aspect certes secondaire mais succulent de cet ouvrage que nous citerons aussi est son règlement de comptes avec Flaubert, qu'elle évoque non sans émotion au cours d'un cauchemar lors de sa première nuit à bord du " Gyzeh " 11. Je vous en recommande la lecture, ce cher Flaubert en prend pour son grade. Dans le prochain article, nous découvrirons plus en détails le périple de Louise Colet en Egypte, et surtout un choix d'extraits de son livre.


Les Pays Lumineux : à gauche l'édition de 1879 ; à droite, la réédition aux éditions Cosmopole, avec en couverture l'une de ces fameuses " almées " qui ont tant attisé la jalousie de Louise.


Notes :

1- Ce livre a été réédité récemment sous le titre Les Pays Lumineux - Voyage d'une femme de lettres en Haute Egypte, éd. Cosmopole, Paris, 2005 rééd. 2009. Vous pourrez également consulter l'édition de 1879 sur le site Gallica de la BN.
2- Les mauvaises langues diront qu'elle n'a obtenu ces prix que grâce à ses appuis dans les milieux littéraires, non pour la qualité de ses écrits...
3- Une liaison passionnée et orageuse entrecoupée de ruptures, de 1846 à 1855, qui la marquera beaucoup. On pense qu'elle fait partie de celles qui ont inspiré à Flaubert son personnage de Mme Bovary.
4- Rédacteur du " Journal des Débuts " et un des administrateurs de la Compagnie de l'isthme de Suez.
5- Le sien s'appelle " Ali Morguaoin ", précise-t-elle. 
6- Cette rancune apparaît dans les quelques pages qu'elle consacre au souvenir de Flaubert, comme dans cet extrait : " Hier, parmi les motifs qui m'ont déterminée à cette excursion dans la haute Egypte, j'ai pensé tout à coup qu'il serait curieux d'y retrouver à l'état de momie vivante une de ces séduisantes almées qui lui servirent à déchirer et à révolter mon coeur dans ses récits de voyage. " ( p. 207 ).
7- Par exemple en matière de religion, athée farouche qu'elle est, ou dans sa perception de la société égyptienne comme " barbare ".
8- Elle précise en note : « on désigne sous le nom de fellahs les paysans qui cultivent la terre et les hommes de peine qui exercent des métiers serviles. » ( pp. 86-87 )
9- Par exemple quand elle raconte qu'on a fait distribuer des vêtements aux pauvres du Caire avant l'arrivée de l'impératrice Eugénie pour lui cacher la misère, ou ordonné aux policiers égyptiens d'être discrets pour administrer le courbache durant le séjour des officiels étrangers. Ou encore quand elle réprimande son drogman chrétien qui maltraite les autres Egyptiens.
10- Henriette, née en 1840, que ni son mari Hippolyte Colet, ni son amant d'alors Victor Cousin n'accepteront de reconnaître.
11- pages 204-206 et 207-210.

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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 08:30

Dans le précédent article, nous avions fait connaissance avec Jacques de Villamont et son ouvrage. Voici à présent les détails de ce voyage, et quelques extraits du récit. Il est très difficile de choisir ces derniers, tant le livre regorge de détails intéressants. Faute de gravures chez Villamont, il nous faudra illustrer le propos par des documents à peu près contemporains.




Le voyage et l'itinéraire pour se rendre en Egypte :

Il part d'un lieu non précisé de Bretagne en juin 1588 pour Paris , de là gagne l'Italie via la Bourgogne, où il embarque à Châlons en direction de Lyon ; il prend le temps de visiter Vienne, puis revient à Lyon pour aller à Turin via le Dauphiné et la Savoie. Il voyage alors longuement  en Italie (Milan, Florence, Sienne, Rome, Naples) et s'embarque pour l'Orient à Venise. Il commencera son voyage en Orient par la Terre Sainte et gagne Jérusalem, comme tous les pélerins chrétiens, par le port de Jaffa. Il fait ensuite un crochet par la Syrie, où il visite entre autres Damas et reprend la mer à Tripoli. C'est enfin du 11 octobre 1589 au 22 mars 1590 qu'il voyage en Egypte.




Le séjour en Egypte :

Les dates ne sont pas toujours faciles à déterminer, car bien souvent il ne donne que de vagues indications de temps, ou pas d'informations du tout.
 

Embarquement à Tripoli de Syrie pour Damiette, via Chypre (10 septembre 1589), puis un court séjour à Chypre, à Limassol (après le 18 septembre 1589), et nouvel embarquement le 6 octobre pour Damiette.

Arrivée à Damiette le 11 octobre 1589, où il est logé chez le vice-consul de Venise.

Un peu plus tardive que le récit de Villamont, cette gravure d'une scène se déroulant en Egypte témoigne de la fascination des Européens pour les animaux exotiques... et qu'il y avait encore hippopotames et crocodiles dans le Nil à cette époque.
(Willem Van der Leeuw, La Chasse au crocodile et à l'hippopotame, eau forte d'après Rubens, entre 1625 et 1650)


Les hippopotames à Damiette :
« Aux environs de Damiette, dans le fleuve du Nil, se voyent les chevaux marins nager et se lever sur l'eau, tout ainsi que feroit un cheval d'Espagne en nageant, & quelquefois on les voit aller paistre en une isle qui en est tout joignant. C'est animal a la couleur quasi tannee, et ressemble presque du tout à un cheval d'Allemagne, fors le derriere qui retire fort à celuy du Buffle, sa grandeur est semblable à celle du Chameau, & son mufle à celuy d'un boeuf. Du reste il a la teste pareille à celle d'un cheval, son encouleure fort grosse, l'aureille petite, les nazeaux fort gros et ouverts, les pieds tres-grands & presque ronds, les yeux fort gros, et peu ou point de poil sur la peau, non plus que l'Elephant (...). »
(Livre III, chap. XI f° 265 verso et 266 recto)

Plutôt que de choisir l'évocation de la ville, je n'ai pas résisté à l'envie de vous livrer cette amusante description.


Navigation de Damiette au Caire sur le Nil, par les villes et villages de Serou, Rascallis, Cherbin, Baramon, Massoura, Menie Canibry, Massara, Sphayty, Caracanie, Bulgaité, Abessus, Soubra1. En chemin, il fait un récit enthousiaste des paysages aperçus.


On craint tellement une éventuelle attaque des Bédouins qu'on s'arme d'arquebuses, les armes les plus modernes de l'époque.
(Jacob de Gheyn, Soufflez la mèche, gravure, 1608)


Navigation de Damiette au Caire : les dangers du voyage
« Voulant partir de Damiette pour aller au grand Caire (...), je me mis en une Germe2 où plusieurs personnes de diverses nations estoient, partie desquels avoient des harquebuzes à meches pour empescher les Arrabes3 qui sont aux environs du Nil de nous voler, car sur toutes choses ils apprehendent la harquebuse, d'autant qu'ils ne sçavent que c'est, & qu'il n'est permis à aucun leur en vendre ou bailler. La nuit nous allumions nombre de meches pour leur faire paroistre qu'avions quantité d'harquebuses, de sorte qu'aucun n'osa nous aborder en tout nostre voyage. »
(Livre III, chap. XI f° 266 recto/verso)

Il reparlera de cette crainte des attaques des Bédouins lors de l'excursion à Saqqarah. On mesure là l'aventure que représente à cette époque un tel voyage...


Navigation de Damiette au Caire : la beauté du paysage
« Il y a fort grand plaisir de voguer sur ce fleuve, pour le grand nombre des villes & villages, jardins et vergers plantez de toutes sortes d'excellents arbres qui s'y voient en grande quantité, & sur tout des cannes de sucre, bleds, lins, ris, fruits & pasturages (...). »
(Livre III, chap. XI f° 266 verso / recto)

... qui est également un sujet d'émerveillement, comme on le voit ici.

Débarquement au port de Boulacq et séjour au Caire, où il est logé chez le consul français, M. Vente4. Parmi les lieux mentionnés et les visites : les bazars, le marché aux esclaves, la Citadelle et le Puits de Joseph, l'aqueduc, le nilomètre, les hôpitaux. Il donne une foule de détails sur la ville, qui semble l'avoir beaucoup impressionné.


Plan du Caire dressé en 1549 par Matteo Pagano à Venise, très représentatif de la curiosité que suscite alors l'Egypte et du caractère approximatif des informations.

Le Caire : une grande ville cosmopolite
« Le grand Caire de Babylone est une tresgrande & admirable cité, edifiee au coeur de l'Egypte en une plaine qui se confine à la montaigne de Mocatun (...) Les ruës y sont fort estroictes & les maisons fort hautes eslevees de deux à trois estages, afin d'empescher l'ardeur du Soleil d'offencer ceux qui se pourmenent par les ruës, estant tres-difficile d'y pouvoir passer sans estre poussé ou heurté de quelqu'un, tant ceste ville est habitee & peuplee de toutes les nations qui sont au monde, à cause du grand commerce qui s'y faict des Indes, & de toute l'Asie, Affrique & Europe. »
(Livre III, chap. XII, folio 268 recto)



L'entrée du maristan du complexe du sultan mamlûk Qala'un, le plus ancien du Caire fondé au XIIIe s.

Le Caire : les hôpitaux
« Il y a aussi grand nombre d'hospitaux, entre lesquels il y en a un fort magnifique qui vaut cent mille sultanins de rente5, dans lequel toutes sortes de personnes, de quelque nation qu'ils soient y sont reçeus, & traictez fort honorablement, & visitez des medecins jusqu'à ce qu'ils soient guaris, sans qu'il leur couste un aspre6 : mais advenant qu'ils y meurent, tout ce qu'ils y auront porté y demeure. »
(Livre III, chap. XII, folio 268 verso)

Les hôpitaux, ou maristan, sont un sujet d'admiration pour les Occidentaux depuis le Moyen Age.
 

Excursion à Gizeh, avec l'incontournable visite des Pyramides et du Sphinx. Villamont raconte de façon très pittoresque la visite de l'intérieur de la pyramide de Kheops. Quant au Sphinx, comme il est encore en grande partie ensablé, il pense comme ses contemporains qu'il s'agit d'un buste gigantesque.


Les pyramides de Gizeh sont alors telles qu'on ne les voit plus aujourd'hui, proches du Nil à la saison de la crue ; au moment où Villamont s'y rend, la décrue du fleuve n'est pas achevée.

Les Pyramides de Gizeh : l'un des grands moments du voyage
« Je voulus paistre ma veuë de la grandeur inestimable des pyramides d'Egypte (...). Ces trois pyramides superbes et magnifiques, sont presque joignant le fleuve du Nil, dans les deserts sablonneux, peu esloignees les unes des autres, & basties de tres-grosses & larges pierres de taille (...). »
(Livre III, chap. XIII, folio 274 verso)




Une vision quelque peu fantaisiste du site de Gizeh ; la pyramide de Kheops est identifiée par le fait qu'on y a représenté une porte, pour signifier qu'on visite l'intérieur. 
(détail de la carte du Caire de Matteo Pagano ci-dessus, Venise, 1549)



Les Pyramides de Gizeh : les erreurs de certains auteurs
« J'ay leu quelques historiens qui en ont escrit, mais ils en traittent si legerement, que j'ay opinion qu'ils en parlent, comme un escolier des armes, suivant le commun adage, ne les ayant jamais veuës, ou bien les ayant veuës, se sont oubliez de descrire au vray leur grandeur admirable, laquelle se monstre si excessive, que veuës, & contemplees, ressemblent à des montagnes de demesuree hauteur. »
(Livre III, chap. XIII, folio 274 verso)



Excursion au jardin de Matalia (la fontaine, l'arbre à baume, le figuier de la Vierge). Mais il ne mentionne pas l'obélisque d'Héliopolis.

Excursion à Memphis et Saqqarah, ce qu'il appelle de façon éloquente  « aller aux deserts pour voir les Mommies ».

Cette gravure quelque peu postérieure montre la fascination des Européens pour les momies ; on en fait venir à grands frais.
(Pietro della Valle, Découverte de momies à Sakkara, gravure sur cuivre, 1674)


Saqqarah : la fascination des momies
« La situation de ce lieu est aux grands deserts areneux & en pays monteux qui dure environ trois lieuës et demy sous terre, où sont une infinité de grottes taillees dans le roc. Ce sont sepulchres antiques, où les corps de plusieurs milliers d'hommes de la cité de Memphis ont esté mis, & où ils se sont conservez jusqu'à ce jourd'huy. Ceste grande ville en estoit peu esloignee, de l'orgueil et grandeur de laquelle n'apparoist que vestiges somptueux, toutesfois il y a encore forme de ville. »
(Livre III, chap. XIII, folio 278 recto)
  


Nouveau séjour au Caire jusqu'au 10 mars 1590, sur lequel il passe rapidement pour raconter son voyage vers Rosette.

Embarquement à Boulacq pour Rosette par le Nil, via Salomon, Pharson, Foua, Beherye7. Il ne séjourne qu'une nuit à Rosette, avant de rejoindre Alexandrie par voie de mer.

Séjour à Alexandrie, où il est logé chez Angelo Vente, le neveu du consul français du Caire. Parmi les lieux visités : les ports, Pharos, les citernes, les Aiguilles et la Colonne de Pompée, la cachette de st Athanase, le lieu des martyres de ste Catherine et de st Marc.



L'une des " Aiguilles ", que Villamont n'attribue pas encore à Cléopatre, et la Colonne dite de Pompée, à Alexandrie.
(gravure extraite de la Description de l'Egypte de l'abbé Le Mascrier, 1735)


Alexandrie : les Aiguilles
« Ces Obelisques ou aiguilles sont choses de tres grande admiration, car elles sont d'une seule piece massive, si grande, si grosse, si longue, & si bien polie & engravee, que l'homme demeure esmerveillé voyant une telle oeuvre au monde, & comme on l'a peu eslever & tailler ainsi d'une seule piece de marbre. J'ay opinion que celles qui sont à Rome y ont esté conduites de l'Egypte, pour ce qu'il ne se peut trouver rocher Thebaicque si commode pour cest effect, comme il se faict en Egypte, mesmes que les caracteres & figures qui sont engravez à celles de sainct Jean de Latran, de Nostre Dame du Populo, & de saincte Marie Maior à Rome, sont semblables à ceux de celle-cy. »
(Livre III, chap. XVI, folio 292 recto/verso)



En raison de troubles, il ne trouve à Alexandrie qu'un bateau vénitien pour rentrer en Europe ; il transitera donc par Venise alors qu'il aurait visiblement préféré un trajet plus direct, par les côtes d'Afrique du Nord et sans doute Marseille.
Il embarque à Alexandrie le 22 mars 1590 en direction de Venise, où il parvient le 7 juillet 1590.


De retour en Europe, il prend son temps pour revenir en Bretagne, visitant au passage Mantoue, Crémone et Pavie, le Piémont, avant de se mettre en route pour la France par les Etats de Savoie. Il est enfin de retour en Bretagne en septembre 1591.






 

Les Voyages du seigneur de Villamont, Chevalier de l'Ordre de Hierusalem, Gentilhomme du pays de Bretaigne, éditeurs Claude de Montroeil et Jean Richer, Paris, 1595.


Six chapitres du Livre III sont consacrés au séjour en Egypte :


Chap. 11 : La situation de la cité de Damiette en Egypte. Les descriptions des chevaux marins, de l'arbre de Paradis, & de plusieurs choses qui sont sur le Nil, mesme de la description du grand Caire de Babylone.

Chap. 12 : Description du chasteau du grand Caire, des nations estrangeres qui y demeurent. Du croissement et du decroissement du fleuve du Nil. Des Cocodrilles, & de la fertilité d'Egypte, & des nations qui y demeurent.

Chap. 13 : Ample description des admirables Piramides d'Egypte, du grand Colosse ou Idolle, & des Mommies qui sont és deserts areneux, avec la description du lieu où croist le vray baume ; & des grandes garnisons qui sont audit Egypte.

Chap. 14 : Valeur des monnoyes d'Egypte, & comme les Turcs & Turques s'habillent ; comme les Turcs font l'amour, & autres coustumes tresbelles.

Chap. 15 : Diverses coustumes des Turcs en leur boire, manger, dormir, vuider leurs differents, & autres choses tresbelles à voir.

Chap. 16 : Ample description d'Alexandrie en Egypte, & de ses Aiguilles admirables ; Ensemble les descriptions de la Giraffe, de l'Elephant, du Chameau, & de plusieurs choses advenües sur mer.





Notes :

1- Je n'ai pas encore identifié avec certitude la plupart de ces noms de lieux situés entre les grandes villes ; des compléments seront donc donnés plus tard sous forme de liens vers le vocabulaire des voyages.
2- Germe : nom donné par les voyageurs européens d'autrefois à un type de bateau appelé en arabe "marakib", bâtiment à voiles latines pourvu de 2 ou 3 mâts, qui assurait le transport à Rosette ou Damiette.
3- Villamont parle ici des Bédouins ; aujourd'hui encore, le terme d'Arabes est souvent associé aux  Bédouins en Egypte. Villamont distingue dans la population égyptienne, sans qu'il soit toujours évident de comprendre ces distinctions : les Turcs (l'Egypte est alors ottomane), les Mores blancs et les Mores noirs, les Arabes, les Barbaresques, les Sarrazins, les Egyptiens...
4- Nicolas de Vento, seigneur de la Baume et des Pennes, consul de France de 1581 à 1607. C'était un gentilhomme provençal de Marseille. En principe nommé à Alexandrie, il s'est installé au Caire comme la plupart des Marseillais, la ville étant devenu le grand centre des échanges commerciaux en Egypte.
5- Ce qui équivaut, précise-t-il en marge, à 125 000 écus, une somme considérable pour l'époque.
6- Nom donné par les Européens à une petite monnaie turque d'argent, sans doute l'akçé.
7- Voir note 1 ci-dessus.


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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Voyages en Egypte
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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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