Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...

ألشيخ أحمد برين ـ إنشادات صوفية
al-Sheykh Ahmad Barrayn – Inshâdât1 sûfiyya
Dans nos Horizons musicaux du vendredi, nous allons aujourd'hui découvrir un autre aspect de la musique égyptienne : celui des chants sai'idi2 d'inspiration sûfi. A travers l'exemple de Sheikh Ahmad Barrayn, dont un excellent CD est disponible3 facilement. Le sûfisme a fortement marqué la culture musulmane égyptienne, comme nous aurons l'occasion d'en reparler de façon plus spécifique ; dans la mystique et la pratique sûfi, le chant et la musique occupent une place particulière. Le chantre, ou munshid, est d'ailleurs traditionnellement associé à une confrérie sûfi dans laquelle il dirige les chants.
Sheikh Ahmad Barrayn originaire de Deir, dans la région d'Esna, en Haute Egypte, est considéré comme le plus grand maddâh4 de cette région et même l'un des plus grands de toute l'Egypte. Aveugle de naissance et issu d'une famille de tradition sûfi, il a tout d'abord appris l'art de la psalmodie coranique, puis a étudié trois ans à la prestigieuse université islamique d'el-Azhar, au Caire. Ceci lui a donc permis d'acquérir des bases particulièrement solides. Il chante tour à tour, en fonction du type de répertoire, en arabe classique ou en sa'idi , le dialecte de Haute-Egypte.

Le madîh, ou madh, est un des genres chantés les plus anciens de la poésie arabe. Il est en général consacré à la louange du Prophète ou à des saints dont le culte est traditionnel. Mais cette louange peut aussi avoir un aspect profane, destiné par exemple aux invités d'une soirée pour les honorer. Selon la tradition sûfi, on trouve également dans le répertoire le ghazâl, poésie d'amour destinée à la bien-aimée.
Sheykh Ahmad Barrayn, s'accompagnant d'un daff.
Sheikh Ahmad Barrayn se réfère à la tradition ancienne, dite qadîm. Les maddahâhîn égyptiens expriment une religiosité d'inspiration populaire, et les chants qu'ils composent se réfèrent plus particulièrement aux légendes locales ou aux anecdotes traditionnelles, qui sont assorties d'une morale. Le genre a ceci de particulier qu'il laisse une large place à l'improvisation. Traditionnellement, le maddâh égyptien s'installait sur une place publique pour chanter, un peu à la façon d'un conteur. Des particuliers faisaient aussi appel à lui en l'invitant chez eux. Les représentations des maddahâhîn sont moins formelles que celles des munshidîn au cours des rites sûfi.
Enfin, la qasîdah est le genre poétique rythmé le plus prisé, riche en métaphores et proche de la psalmodie coranique par sa métrique. Elle est en général introduite par un mawwâl, forme poétique très ancienne5 qui est chantée en Egypte soit en langue populaire, soit en langue semi-classique.
Un reqq égyptien marqueté, avec ses dix cymbalettes groupées deux à deux.
Très peu d'instruments en principe pour accompagner ce type de chants : le gharb, longue flûte de roseau caractéristique de ce style ; le daff, grand tambour sur cadre d'origine persane ; le riqq, petit tambourin à cymbalettes ; le naqrazân ou naqayrat, timbale en cuivre sur laquelle est tendue une peau qu'on frappe avec deux baguettes en tiges de palmes, percussion caractéristique du chant religieux de Haute-Egypte.
C'est véritablement très beau, d'un dépouillement et d'une puissance extraordinaires... Un réel moment de sérénité, de plénitude, à savourer au calme, confortablement installé... Quelles que soient ses convictions et même si on ne comprend pas le texte, il faut se laisser emporter par la voix et la musique. Une occasion de partir à la rencontre de la musique traditionnelle sa'idi, de la musique religieuse égyptienne, mais aussi des traditions populaires qui perpétuent un art ancestral. Parmi les autres maddahâhîn égyptiens renommés, vous pourrez aussi découvrir Sheykh Ahmad al-Tûni et Sheykh Yasîn al-Tuhâmi, tous deux originaires de la région d'Assyut et considérés eux aussi comme des maîtres du genre6. La redécouverte de ce patrimoine musical a largement dépassé les frontières de l'Egypte. A découvrir pour les amoureux de l'Egypte, si vous ne connaissez pas déjà, très sincèrement...
Sheykh Ahmad al-Tûni, un autre maddâh égyptien très renommé.
(Edit) Devant votre déception, et très déçu moi-même, j'ai fini par trouver le site Moussika Arabia sur lequel vous pourrez écouter l'album en intégralité : ana mabsoot 'awi *. J'ai également trouvé sur le site Bolingo des enregistrements que vous pouvez écouter librement et qui vous donneront une idée de l'art des maddahâhîn et des munshidîn, dans différents registres ; outre Sheykh Ahmad Barrayn, vous pourrez entendre également Sheykh Ahmad al-Tûni, Sheykh Yasîn al-Tuhâmi et Sheykh Amin al-Dishnawi ( un munshid de Dishna, près de Qena ). Vous y constaterez un fait caractéristique : souvent le public s'exprime lui aussi et interpelle le chanteur, ce qui est traditionnel en contexte sûfi.

Notes :
1- Inshâd désigne le répertoire des chants religieux du munshid, et par extension du maddâh.
2- Souvenez-vous, en égyptien l'adjectif " sa'idi " signifie " de Haute-Egypte ".
3- Disponible en diverses éditions, par exemple sous le titre " Sufi songs" (éd. Long Distance France, 1995).
4- Le maddâh ( pluriel maddahâhîn ) est pour simplifier un équivalent populaire du munshid.
5- Il remonterait au VIIIe s.
6- On surnomme parfois Sheykh Ahmad Tûni " le sultan des munshidîn ".
* je suis très content, en égyptien...