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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 08:25

Prenons le prétexte de la Journée de la Femme pour parler d'un personnage historique tout à fait étonnant : la sultane Shagarat ed-Durr1 qui, comme dans l'Antiquité Hatshepsut ou Cléopatre, régna sur l'Egypte à l'époque médiévale. Elle est tout à la fois la dernière représentante de la dynastie ayyubide et la toute première de la dynastie mamlûk ; dans des heures difficiles, elle a su jouer un rôle clé pour l'histoire de son pays. Une femme régnant sur l'Egypte à une époque où la chose est aussi impensable en Occident, cela a évidemment de quoi surprendre. La figure de Shagara ne fait pas l'unanimité et est diversement perçue : personnage secondaire pour les historiens occidentaux des croisades2 aussi bien que pour de nombreux historiens arabes, figure emblématique pour les féministes du monde arabe, support de bien des traditions et légendes attachées à son destin particulier et à sa fin tragique... Une rue du Caire, à Zamalek, porte son nom et son histoire reste fameuse en Egypte.






Esclave mamlûk
d'origine arménienne ou turque arrivée dans l'empire par la cour de Baghdad, ses débuts sont obscurs. On sait par les textes qu'elle fait partie en 1239 des captives du harem du calife abbasside el-Musta'sim. C'est en 1240 qu'es-Saleh Nagm ed-Dîn Ayyûb (1240-1249), l'un des derniers sultans ayyubides d'Egypte, l'achète pour son harem. Elle n'est au départ qu'une concubine et esclave, mais finira par gagner la première place dans le coeur de son mari. Ce serait elle qui aurait incité son époux à faire venir en masse des esclaves mamlûk pour défendre l'Egypte contre les dangers extérieurs, tant les croisés que les Mongols. Toujours est-il qu'il a en effet développé sa propre garde mamlûk stationnée au Caire, sans savoir que cela finirait par être fatal à la dynastie ayyubide.




La vie de Shagara est riche en rebondissements, digne d'un roman. En 1248, quand es-Saleh Nagm ed-Dîn Ayyub est capturé par son cousin en-Nasser Da'ud et emprisonné à el-Karak, Shagara suit son époux ; durant cette réclusion, donne naissance à un fils, Khalîl3. Le souverain exilé est épris de sa beauté, et fasciné par son intelligence ; nul doute que cette réclusion a favorisé leur rapprochement. Un an plus tard, lorsque le sultan libéré revient au Caire, il élève Shagara au rang de première épouse. Elle est ainsi parvenue en relativement peu de temps au faîte du pouvoir.




La croisade du roi de France se termine par la capture de celui-ci, grâce à l'habileté de Shagara à maîtriser les turbulents Mamlûk.


Mais ce n'est là qu'un début. Les événements vont bientôt offrir à l'ambitieuse Shagara l'occasion de se placer au devant de la scène. En juin 1249, Louis IX, roi de France, débarque avec une troupe de croisés dans le Delta et s'empare de Damiette. Le sultan es-Saleh Nagm ed-Dîn Ayyub, qui s'est porté dans la région pour arrêter les croisés, est atteint de fièvres, auxquelles il finit par succomber le 23 novembre, à Mansurah. Shagara convoque alors le chef des Mamlûk, Fakr ed-Dîn, et le chef des eunuques royaux, Gamal ed-Dîn ; elle s'entend avec eux pour taire la nouvelle de la mort du sultan, afin de gagner du temps et de réorganiser les forces égyptiennes. Elle interdit à qui que ce soit l'accès à la chambre du sultan, mais continue à y faire apporter chaque jour de la nourriture ; signe elle-même les documents officiels du nom du défunt... Dans le même temps, elle rappelle de Syrie le fils du sultan, Turan Shah, héritier du trône, pour prendre le commandement des troupes égyptiennes ; il n'arrivera qu'en février 1250. Quand la nouvelle de la mort d'es-Saleh finit par se répandre, Shagara a eu le temps de s'organiser et de prendre le contrôle des affaires. Le roi de France pense que le moment est venu pour ses troupes de marcher sur Le Caire ; il parvient à tuer le chef des Mamlûk, Fakr ed-Dîn, lors d'une escarmouche. Mais en février 1250, les troupes françaises sont écrasées à Mansurah, et Louis IX sera finalement fait prisonnier ; c'est une grande victoire pour les Mamlûk, mais aussi pour Shagara. Après la bataille, les Mamlûk assassinent l'héritier du trône d'Egypte, Turan Shah, qu'ils accusent de favoriser ses propres troupes.



Au premier plan, le mausolée que Shagara fait construire au Caire, en 1250, pour son époux es-Saleh Nagm ed-Dîn Ayyûb, attenant à la madrasa fondée par ce dernier. Là encore, la sultane se montre innovatrice : c'est le premier exemple en Egypte de l'association d'une madrasa et d'un mausolée.



Shagara, elle, garde tout son pouvoir et apparaît comme celle qui est parvenue à sauver l'Egypte du désastre. Habile négociatrice, elle obtient la confiance des Mamlûk, qui la proclament sultane et lui donnent le nom d'Umm Khalîl (« la mère de Khalîl »)4, justifiant son accès au trône par le fait qu'elle ait donné un fils au sultan es-Saleh5. Elle est ainsi la première dirigeante musulmane à pouvoir faire frapper des monnaies à son nom et à régner personnellement ; le sermon du vendredi, dans les mosquées égyptiennes, est prononcé au nom d'Umm Khalîl, sultane d'Egypte ! Elle a l'habileté d'épargner les chrétiens faits prisonniers aux côtés du roi de France, reprend Damiette aux croisés et exige l'énorme rançon d'un million de besants pour la libération de Louis IX.




Elle ne règnera en réalité personnellement que 80 jours sur l'Egypte. Le calife abbasside de Baghdad, dont elle avait été l'esclave dans sa jeunesse et suzerain de principe du sultanat, se montre indigné par le fait qu'une femme soit ainsi placée à la tête de l'Egypte ; il menace de venir en personne nommer un sultan mâle. Est-ce cela qui décide les Mamlûk à changer de stratégie ? Toujours est-il qu'ils obligent Shagara à épouser leur nouveau chef, 'Izz ed-Dîn Aybak, et à abdiquer en sa faveur ; il devient donc sultan, fondant la dynastie des Bahri Mamlûk6. Mais Shagara entend bien continuer à exercer en réalité le pouvoir, considérant le Mamlûk comme un homme de paille. Elle commence par exiger qu'il divorce de son épouse Umm 'Alî, ce qui, un jour, scellera cruellement son destin. La cohabitation entre Shagara et son nouvel époux se maintient tant bien que mal durant quelques années. Aybak est à vrai dire souvent absent d'Egypte, car il doit faire face à l'opposition des Ayyubides de Syrie, à Alep et Damas. C'est donc Shagara qui, dans les faits, en l'absence de son mari, exerce le pouvoir en Egypte. Malgré la duplicité des Mamlûk, les accords passés avec la sultane sont ainsi respectés...



Le drame se noue en 1257, lorsque Shagara apprend que son mari a l'intention de prendre pour seconde épouse une princesse iraqienne. Jalousie, mais surtout inquiétude devant l'irruption d'une rivale qui pourrait bien l'évincer, comme elle a elle-même évincé Umm 'Alî... Elle convoque sur le champ Aybak à la Citadelle ; ce dernier se trouvait à ce moment-là dans les faubourgs du Caire. Le 29 avril 1257, elle l'attire dans les bains du palais, et le fait poignarder à mort par ses eunuques... Geste terrible qui sera lourd de conséquences... La fureur passée, Shagara réalise que ce qu'elle vient de faire est extrêmement maladroit et dangereux. Une tradition affirme qu'elle rassemble ses bijoux et les brise dans un mortier pour qu'aucune autre femme ne puisse s'en emparer.



Le mausolée de Shagara, construit dès 1250 dans la nécropole de Sayyeda Nafisa, au Caire.


Ses sombres pressentiments ne tardent pas à se confirmer : 'Alî, le fils issu de la première épouse d'Aybak qu'elle avait obligé à répudier, fait irruption dans le palais à la tête d'une foule de partisans surexcités. Ils s'emparent de la sultane et l'enferment dans une des tours de la Citadelle. Puis ils la traînent devant la mère d' 'Alî, qui peut enfin assouvir sa vengeance : l'ayant elle-même battue et insultée, elle la livre à ses servantes qui arrachent ses vêtements et la battent à mort avec les savates de bois portées au hammâm ; allusion au meurtre commis sur le sultan dans les bains du palais, bien sûr. Puis le corps de la malheureuse est traîné par les pieds à l'extérieur et jeté presque nu par-dessus les remparts de la Citadelle. Il y reste plusieurs jours, livré aux chacals venus du désert, privé de sépulture. Ce qu'il restera de la dépouille de la seule souveraine médiévale d'Egypte sera finalement rassemblé dans un panier et enterré dans le superbe mausolée qu'elle avait fait ériger en 1250 près des sépultures des saintes femmes dans la nécropole du Caire... Malgré sa fin tragique, elle disposera quand même d'une sépulture digne d'une sultane, qui existe toujours. Revanche posthume ?





 


Notes :

1- Joli nom, puisqu'il signifie en arabe « Arbre de Perle », Il existe de nombreuses variantes : Shajarat ad-Durr (en arabe classique), Shagarat ed-Dorr (en dialecte cairote) ou Shadjarat ed-Dorr (en dialecte sa'idi), ou encore simplement Shagar. J'ai choisi pour ma part d'adopter la forme égyptienne la plus courante, puisqu'il s'agit d'une souveraine égyptienne.
2- Un roi de France, canonisé en plus, capturé par une femme, ça dérange !
3- Qui mourra en bas âge.
4- Son nom de couronnement est el-Malika 'Ismat ed-Dîn Umm Khalîl Shagarat ed-Dorr (la Reine Protection de la Foi Mère de Khalîl).
5- Cherchant à minimiser le rôle de Shagara, certains historiens y voient simplement une tentative des Mamlûk de légitimer leur prise de pouvoir en gardant un lien avec la dynastie ayyubide.
6- Les Mamlûks étaient stationnés au Caire sur l'île de Roda (arabe Rawda) ; comme les Egyptiens appelaient le Nil el-baHr, on surnomma cette première dynastie les Bahri Mamlûk.


Détail du décor intérieur du mausolée de Shagara, au Caire, qui laisse imaginer la magnificence de l'édifice à l'origine.


Sources :

Le passionnant article de David J. Duncan, Scholarly views of Shajarat al-Durr : a need for concensus (angl.)
Touregypt : Shajarat al-Durr and her mausoleum in Cairo (angl.)
Les photos des mausolées viennent du site Archnet, où vous pourrez trouver d'autres photos et des renseignements (angl.).

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Masr - Egypte islamique & actuelle
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commentaires

gene 15/03/2009 22:34

histoire très intéressante, est ce qu'à part l'article, il y a des livres qui ont été écrit sur elle? son destin est fascinant.

Kaaper Nefredkheperou 22/03/2009 11:58


En dehors des orientations bibliographiques de l'article de David Duncan, en particulier le livre de Fu'ad Abu Hatir publié au Caire mais qui doit être très difficile à trouver, je n'en connais
pas. C'est vrai que c'est étonnant, c'est un vrai personnage de roman, un sujet en or ne serait-ce que pour un roman historique. Mais je vais continuer à chercher quand même.
Amitiés,
Kaaper


:0010: @nne marie :0038: 10/03/2009 12:07

Désolée de ne pas être plus présente mais
je manque de temps ! ! !
En plus, j'ai du tout planifier pour ma venue en France en Mai prochain ! !
1001 bisous de la terre des pharaons
@nne-mar♪e

Kaaper Nefredkheperou 22/03/2009 11:52



C'est vrai que le temps nous manque toujours, ne t'inquiète pas je sais ce que c'est. L'essentiel est de garder pensées et contact. Génial que tu viennes en France en mai, dommage que tu ne
passes pas par le sud ; en tout cas je suis très content pour toi ;)
1001 bisous de Provence,
Kaaperek



Sandrine 09/03/2009 13:02

Une période historique très captivante dont j ignorais l'existence....ah , les femmes, toujours aussi énigmatiques mais o combien intelligentes. En plus, hier était la journée de la Femme !

Kaaper Nefredkheperou 22/03/2009 11:48


La période mamluk égyptienne est fascinante, d'autant qu'elle a laissé au Caire des merveilles d'architecture. Pour Shagara, on parle finalement assez peu d'elle, elle dérange, en particulier dans
la tradition française qui a tendance à glorifier Louis IX. En publiant cet article au moment de la Journée de la Femme, je voulais montrer une autre image de la femme orientale. Et malgré les
traditions de toutes nos civilisations dominées par les hommes, de nombreuses femmes ont joué un rôle clef dans l'histoire de leur pays ; Shagara est de celles-là.
Amitiés,
Kaaper


tifet 08/03/2009 13:54

Quelle femme ! et faire ton article aujourd'hui....c'est pas mal ! Qui a dit que "la femme est l'avenir de l'homme"....bon dimanche Kaaper, sous le soleil de Toulon; Tifet

Kaaper Nefredkheperou 22/03/2009 11:40


Une sacrée sultane, n'est-ce pas ? Et j'avoue que "saint" Louis fait prisonnier par une femme, ça m'a toujours beaucoup amusé...
Bon dimanche à toi aussi (malgré le décalage pour répondre)
Kaaper


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