Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 08:00

Sur une double page du Süleymanname du musée de Topkapı se développe une scène montrant la flotte ottomane hivernant dans le port de Toulon en 1543.

La plus ancienne représentation actuellement connue de la ville et du port de Toulon est une miniature ottomane conservée au musée du palais de Topkapı, à Istanbul. Il s'agit de l'une des illustrations du Süleymanname de ‘Ali Amir Beg Shirwani (vers 1558), qui retrace les événements du règne de Soliman le Magnifique1. Dans cet ouvrage sont représentés de nombreux ports, dont celui de Toulon. Ce n'est pas un hasard si Toulon, dont le port est encore à l'époque d'importance tout à fait secondaire, se trouve ainsi dans un manuscrit ottoman : retour donc au préalable sur un épisode historique dont la miniature témoigne.


En mars 1543, la flotte ottomane tente d'abord avec l'aide des Français une attaque contre la forteresse de Nice ( miniature du Süleymanname, musée de Topkapı , Istanbul ).



En 1542, le roi de France François Ier s'est allié avec le sultan ottoman dans le conflit qui l'oppose à l'empereur Charles Quint2 ; cela provoque bien entendu l'indignation dans l'Occident chrétien. L'année suivante, en mars 1543, la flotte turque, composée de 174 galères et de 4 navires de transport, quitte Istanbul pour aller attaquer Nice3 avec l'aide des Français. François Ier autorise l'amiral Khayr ed-Dîn4, le fameux Barberousse, à hiverner dans le port de Toulon. Tandis que les navires ottomans entrent dans la rade le 29 septembre 1543, les femmes et les enfants, ainsi que les Toulonnais qui le souhaitèrent, sont évacués vers les villes et villages alentour afin de loger les équipages turcs en évitant les problèmes de voisinage. A vrai dire, les Toulonnais ne sont guère enthousiastes et plutôt effrayés : ceux qu'on appelle alors indifféremment les « Barbaresques » sont la terreur des marins et des pêcheurs ; et quelques années plus tôt, en 1531, des navires de Barberousse avaient même mis à sac La Garde et La Valette5 en débarquant dans le golfe de Carqueiranne... La cathédrale est mise à disposition pour servir de lieu de culte : Ste-Marie de la Seds a ainsi été aussi une mosquée le temps d'un hiver ! Khayr ed-Dîn est logé dans la partie d'habitation de la savonnerie de Melle de Mottet. Les 30 000 Turcs furent hébergés principalement dans le faubourg du Portalet, soit en dehors de l'enceinte. La flotte ottomane repart de Toulon au mois de mars 1544, après un séjour d'environ 6 mois. La cohabitation semble s'être plutôt bien passée, mais ce fut cependant un coût énorme pour la ville, que le roi remercia en lui accordant 10 ans d'exemption de taille et de logement des troupes. Les auteurs du XIXe s. racontent que lors des travaux dans le quartier de l'actuel Opéra, on aurait retrouvé des sépultures ottomanes... impossible bien entendu à vérifier.


Sur la miniature du Süleymanname représentant Toulon, on peut tout à fait identifier des éléments du paysage :  la Grosse Tour à l'extrémité de la pointe de la Mitre (1) ; le port de Toulon avec son môle et la plage bordant les remparts du XIVe s. (2) ;  le mont Faron (3) ; le Coudon (4) ; la rivière de l'Eygoutier (5) ; le mont Caumes (6) ; le Baou et le massif du Croupatier (7) ; la rivière du Las (8) ; la Reppe et les gorges d'Ollioules (9).


Toulon vu de la mer aujourd'hui : le port de Toulon (1) ; le mont Faron (2) ; le Coudon (3) ; le Baou à l'extrémité du Croupatier (4).

Cette miniature est particulièrement intéressante à plusieurs titres, par les détails qu'elle fournit sur l'aspect de la ville à cette époque. Malgré le style propre aux miniatures ottomanes, avec l'absence de perspective et la schématisation, on identifie parfaitement des éléments du paysage : la petite rade, le mont Faron dominant la ville au nord, le Coudon à l'est, le massif du Croupatier à l'ouest. Les deux rivières également, qui n'ont à cette époque pas encore été détournées : le Las, côté ouest, franchissable par un pont qui a donné son nom à l'un des faubourgs ; l'Eygoutier, côté est.


Détail de la miniature sur la ville de Toulon : on peut identifier le môle sur lequel ouvre le Portal de la Mar ( Porte de la Mer ) (1) ; la Porte et la Tour du Portalet, au sud-ouest de l'enceinte (2) ; la Tour de Fos, servant de clocher à la cathédrale (3) ; le faubourg du Portalet, où furent logés la plupart des Turcs en 1543 (4) ; le Pesquier, au sud-est de l'enceinte (5).


Plan de Toulon à la fin du Moyen Age et au début du XVIe s. reconstitué en 1869 par l'historien toulonnais Octave Teissier d'après les cadastres et la miniature de Topkapı.


La ville est encore entourée de ses vieux remparts médiévaux remaniés au XIVe s. et ne dispose que d'un môle auquel donne accès une porte fortifiée. Informations d'autant plus précieuses qu'il ne reste rien, aujourd'hui, de ces anciennes fortifications médiévales, sinon dans le plan de la vieille ville ; elles ont en effet été rasés lors de l'agrandissement d'Henri IV, en 1595.


Détail sur la Grosse Tour, ou Tour Royale, dans la miniature du Süleymanname...

... et vue actuelle de celle qui fut la première fortification de la rade de Toulon. Créée à l'initiative du roi  Louis XII, elle fut édifiée de 1514 à 1524 sous la direction de l'ingénieur italien Jean Antoine de la Porta. A peine achevée, elle sera prise et occupée par les impériaux du chevalier de Croÿ.




Notes : 

  

1- Süleyman I, sultan ottoman de 1520 à 1566.
2- La Provence et Toulon ont déjà été attaqués deux fois par les impériaux en 1524 et 1536.

3- Qui n'appartient plus à la Provence depuis 1388, mais aux ducs de Savoie.
4- En turc Hayreddin Pa
şa (1466-1546), chrétien converti à l'islam originaire de l'île de Mytilène, d'abord corsaire au service des Ottomans, puis roi d'Alger sous la suzeraineté du Sultan ottoman en 1518, et enfin grand amiral de la flotte ottomane en 1533. Cette campagne contre Nice, durant laquelle eut lieu l'hivernage à Toulon, fut la dernière de sa carrière.
5- Deux petites villes voisines à l'est de Toulon.


Le Sultan Süleyman I reçoit son grand amiral Hayreddin dans son palais d'Istanbul (miniature du Süleymanname). 

Partager cet article

Repost 0
Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Horizons historiques
commenter cet article

commentaires

Michel 24/04/2017 00:23

Bravo pour cet article. Est-ce la cathédrale qui est représentée sur le plan du moyen-âge?
j'ai du mal à comprendre son orientation.
Michel
un minot de St Jean du Var

mew 21/04/2017 23:27

J'ai adorée

Nadine de Trans en Provence 27/11/2009 00:24


Coucou Fred,
Je te félicite pour cet article fort bien écrit et documenté. Les miniatures sont d'une précision extraordinaire. Sais-tu par les archives s'il y a eu des unions entre ces "barbaresques" et des
provençales ?
Peut-être pas forcément mais on ne sait jamais... Quand le coeur parle...
Bisous du soir,
Nadine


Kaaper Nefredkheperou 28/11/2009 07:42


Gramaci / merci (pour les "estrangiés du dehors"  )

C'est surprenant, n'est-ce pas, comme on retrouve tous les éléments du paysage toulonnais ? Apparemment, on a tout fait pour séparer population locale et "barbaresques", et les femmes et enfants
ont été évacués vers les communautés voisines. Ceci dit, pourquoi ne pas imaginer que certaines Toulonnaises aient pu, au fil des mois, oublier la peur qu'ils inspiraient et succomber au charme
oriental, en effet. Il n'y a sans doute pas eu que des conquêtes amoureuses de Bonaparte à Toulon

Gros bisous,
Kaaper


Viviane 04/11/2009 10:22


J'aime beaucoup tout ce que je viens de lire.
Je suis une passionnée d'Histoire (ce n'est pas mon métier)
A bientôt
Viviane


Corine Rochesson 28/10/2009 14:07


Juste une petite précision. Cette attaque turque de 1543 est très célèbre à Nice (ma ville d'attache, mais je réside au Caire)car c'est là que s'est illustrée une héroïne locale : Catherine
Ségurane, une lavandière qui, "d'un revers de jupe" a effrayé les ennemis ! Rue, lycée et autres portent son nom à Nice.
Votre blog est très riche, bravo. Corine.


Papyrus D'identité

  • : Horizons d'Aton - Beyt Kaaper
  • Horizons d'Aton - Beyt Kaaper
  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
  • Contact

Fouilles

Archives