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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 08:00

La scène se déroule un soir d'octobre 1869, à bord du paquebot « Le Moeris », qui fait route vers l'Egypte, avec à son bord nombre de voyageurs illustres s'y rendant pour les fêtes de l'inauguration du Canal de Suez. Au large de l'Italie, une tempête se déchaîne...






«  (...) Théophile Gautier, affaissé sur un tas de coussins, était d'une pâleur morbide ; au gonflement des paupières et à la boursouflure des traits, on eût dit un masque de cire ; il n'écrivait point, il ne parlait pas, et ses lèvres semblaient ne plus avoir la force de tenir son cigare ; tout à coup il se leva sans se plaindre, et, avec cette marche lente et cette sobriété de mouvement qui le caractérisaient, il marcha vers l'escalier conduisant aux cabines. « Je vais dormir, » dit-il en passant près de quelques amis.

(...) Tout à coup les clameurs de plusieurs voix montèrent vers nous du côté de l'entrée du salon qui conduisait aux cabines. M. Florian-Pharaon1 accourait en nous disant, effaré, et pourtant gaiement : - Vous êtes là bien tranquilles ; vous ne savez donc pas ce qui est arrivé ! Théophile Gautier vient de se démettre la clavicule !

- Et vous riez, repartis-je, de ce triste accident ?

- Je le déplore, reprit-il, mais un détail tellement burlesque s'y trouve mêlé, qu'il est impossible de ne pas en être égayé. C'est un tableau tragi-comique, jugez plutôt. En nous quittant tantôt, poursuivit-il, Gautier a été renversé par le roulis sur l'escalier qui mène aux cabines ; il s'est relevé sans sentir d'abord sa blessure, et avant d'aller dormir il est entré dans un certain cabinet. Mais quand il a voulu rajuster cette partie de notre habillement que ne nomment pas les Anglaises, il lui a été impossible de mouvoir le bras.
Je passais en ce moment près de la porte du cabinet, je l'entendis crier : - A moi, Lambert ! Eh ! Lambert !
Je crus qu'il répétait la plaisanterie populaire dont tout Paris a retenti2. Eh Gautier ! lui ai-je crié, qu'avez-vous donc à rire ? - Mais je ne ris pas, je suis blessé ; j'appelle Lambert ! Entrez donc !
Je compris qu'il s'agissait du Lambert du Moniteur, et j'envoyai à sa recherche tout en aidant Gautier à se reboutonner et à se remettre debout. En ce moment le docteur Broca3 bistourise notre grand poëte.

En apprenant ce fâcheux accident, nous quittâmes tous le salon pour aller savoir des nouvelles du blessé. Le docteur Broca venait de lui poser un premier appareil ; un peu de fièvre s'était déclarée, compliquée du mal de mer. Le docteur opinait qu'il faudrait débarquer le poëte à Messine.

- J'y débarquerai aussi, gémissait le gros Tarbé4, pris tout à coup de vomissement.

La bourrasque éclatait. Nous chancelions tous ! Les garçons de chambre ne savaient à qui répondre et tendaient aux plus malades les vases opportuns.

- J'en ai assez de la terre d'Egypte ! criait une voix entrecoupée d'un hoquet.
- Eh ! Les Pyramides ! exclama Darjou5.
- Quarante cuvettes nous regardent ! exclama Tarbé.

Les plus atteints cherchaient à s'étourdir par des bouffonneries. A grand' peine, en m'étayant aux parois du couloir, j'étais arrivée dans ma cabine. »



( Louise Colet, Les Pays lumineux - Voyage en Orient, éd. E. Dentu, Paris, 1879, pp. 29-30 )





Je n'ai pas résisté à l'envie de partager sans attendre avec vous cet amusant passage du récit de voyage de Louise Colet, sur lequel je suis en train de préparer un article. Pour un peu, on croirait à une scène tirée de quelque pièce de Labiche. Voici en tout cas un aperçu de ce à quoi il faut s'attendre avec cette femme pour le moins étonnante.


Théophile Gautier, qui avait rêvé de l'Egypte à travers les récits d'amis comme Flaubert6 et Du Camp, et écrit son Roman de la Momie (1852) sans jamais y être allé, ne sera finalement pas débarqué à Messine. Il pourra réaliser son rêve, même si cette blessure l'obligea à écouter son séjour.






Notes :

1- Florian Pharaon (1827-1887), écrivain qui fit office d'interprète lors de l'inauguration du Canal de Suez car il parlait arabe. Il a laissé un récit de son voyage en Egypte, Le Caire et la Haute-Egypte, illustré par Alfred Darjou.
2- « Ohé Lambert ! », plaisanterie populaire qui avait circulé dans Paris en 1864.
3- Pierre Paul Broca (1824-1880), médecin et chirurgien.
4- Eugène  Tarbé des Sablons (1846-1876), pour l'occasion correspondant du journal Le Gaulois fondé par son frère aîné.
5-  Alfred Darjou (1832-1874), peintre et dessinateur.
6- Flaubert avec lequel Louise Colet eut d'ailleurs une liaison orageuse...

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Published by Kaaper Nefredkheperou - dans Citations des Horizons
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  • : Une demeure perdue quelque part entre rêve et réalité, dans les sables du désert égyptien ou sur les flots de la Méditerranée. Tournée vers l'horizon, les horizons divers... Les horizons de l'Est et de l'Ouest, comme disaient les anciens Egyptiens... Une demeure un peu folle, pour abriter des rêves un peu fous, des passions, des émotions, des coups de coeur...
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